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UN ONCLE DE JOSEPHINE DANS L’EGLISE DE RUEIL
OU LE TOMBEAU DE ROBERT-MARGUERITE TASCHER DE LA PAGERIE
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Dans l’église Saint-Pierre, Saint-Paul de Rueil, à côté du tombeau de l’Impératrice Joséphine, se trouve un monument beaucoup plus modeste orné de rostres à chaque extrémité avec une longue inscription en latin sur la face latérale. C’est le tombeau de Robert Marguerite Tascher de la Pagerie, oncle de Joséphine, mort à Paris en 1806 et inhumé dans l’église selon la volonté de son illustre nièce.
Robert Marguerite né en 1740 est fils de Gaspard-Joseph Tascher de la Pagerie, venu s’établir à la Martinique en 1726 et de Marie-Françoise Boureau de la Chevalerie. Son frère aîné, Joseph Gaspard, né en 1735, épousera Rose-Claire des Vergers de Sannois et aura trois filles dont Marie Joseph Rose, l’Impératrice Joséphine.
Il entre page de Madame la Dauphine à l’âge de 14 ans. Deux ans plus tard, il est «garde de marine» à Rochefort. Il gravira tous les échelons dans ce corps «qui le mit plusieurs fois sur la scène de l’honneur et le rendit recommandable par ses connaissances, son intrépidité et son sang-froid».
Au cours de la guerre navale et coloniale avec l’Angleterre, dite «guerre de Sept ans», revenant de la Martinique sur la frégate « La Bellone » sous les ordres de Monsieur de Beauharnais, il est grièvement blessé au cours d’un combat naval, le poignet gauche cassé par une balle, le crâne fracturé par une «mitraille», il fut laissé pour mort dans la cale. Trois jours plus tard voyant qu’il respirait, il fut soigné et après une longue convalescence, se trouvant rétabli, quoique souffrant à vie d’une surdité totale de l’oreille gauche, il reprit du service en mer et différentes belles actions lui valurent la croix de Saint-Louis. Ce vaillant capitaine de vaisseau est nommé capitaine de port de Fort-Royal (Fort de France) en Martinique, puis obtient le brevet de directeur des ports et arsenaux de Fort-Royal «demandé pour lui au ministre de la Marine, autant par le Comte de Grasse, Lieutenant Général des forces françaises de sa Majesté que par le Comte de Bouillé, Gouverneur Général de la colonie, comme une récompense des services signalés qu’il avait rendus à l’Etat» spécialement lors de la guerre de l’Indépendance américaine, où il fit « caréner ou mettre en quille plus de 40 bâtiments, vaisseaux, frégates ou corvettes».
En 1770, il avait épousé Jeanne Louise Leroux Chapelle dont il eut 13 enfants certains mourant en bas âge. Très apprécié de ses concitoyens, il est en 1789 nommé maire de sa ville, mais l’île à la suite des guerres devient possession anglaise. Tascher de la Pagerie est assigné à résidence à Fort-Bourbon, où il avait résisté aux anglais après 45 jours de siège et de bombardement. Il y restera 4 ans.
Son destin va changer avec l’ascension de sa nièce Rose qui devient Joséphine, épouse du Général Bonaparte, 1er Consul en 1799 et Empereur en 1804.
Joséphine veut associer toute sa famille à sa nouvelle position. En octobre 1801, elle écrit à sa mère pour lui annoncer la fin des hostilités avec les Anglais et la restitution de l’île à la France et lui demande de venir en France. Elle ajoute : « Dites, je vous prie, à mon oncle Tascher que je désirerais qu’il vint tout de suite à Paris pour donner des renseignements à Bonaparte sur la Martinique. Il peut venir par Londres ; les communications sont libres entre la France et l’Angleterre ».
Son oncle ne répond pas à son invitation mais l’année suivante, il envoie en France son fils aîné, Charles Marie dit « Tascher l’ainé » et Joséphine peut écrire le 7 novembre 1802 : « Tascher se fait aimer de tout le monde, c’est un modèle de sagesse. Bonaparte l’a placé dans un régiment. Il se trouve bien heureux. Vous pouvez assurer mon oncle que si son fils était mon enfant, je ne l’aimerais pas plus que je n’aime ce bon Tascher. » En 1803, ils sont 5 enfants à être auprès de Joséphine qui accueille ses jeunes cousins avec sa générosité et sa bienveillance habituelles et s’occupe de leur éducation avec beaucoup d’attention. Elle écrit, toujours à sa mère, « Dîtes, je vous prie à mon oncle et à ma tante que leurs enfants sont tous bien portants, qu’ils peuvent être tranquilles sur leur existence dans ce pays-ci. Stéphanie (future Princesse d’Arenberg) est tout à fait guérie. Elle a beaucoup gagné pour la figure et la tournure ; elle a un caractère charmant qui la fait aimer de tous ceux qui la connaissent. Tascher l’ainé est à Rome, il sera de retour dans 2 jours, son frère l’Amour (Louis Henri Robert dit) est nommé adjoint au Palais. Fanfan (Pierre Claude Louis dit) est en pension, on est content de lui, Yéyé (Louis Robert ou Sainte Rose dit) qui est un modèle de raison a voulu absolument aller en pension. Je l’ai mis dans la même pension que son frère, ainsi que les petits Sannois. Ne m’oubliez pas auprès de mon oncle et de ma tante… ».
Ce n’est qu’en 1805, qu’après avoir confié la gestion de son domaine de la Martinique à Monsieur de la Tournelle et fait ses adieux à sa femme et à son plus jeune fils, que Robert-Marguerite s’embarque pour la France avec son valet Lindor et une servante, Madame Béatrix « négresse de confiance ».
Ses moyens financiers sont assez limités car la guerre et sa captivité par les Anglais ont beaucoup réduit les revenus de sa propriété. Il dépend donc de la générosité de Joséphine et de l’Empereur. L’hôtel de la rue Chantereine, devenue rue de la Victoire, est mis à sa disposition, mais cela n’est pas suffisant et il doit écrire à sa nièce, souvent absente de Paris à cette époque, afin de lui faire part de ses problèmes financiers : « Je me suis confié en entier à votre amitié, vos promesses et aux bontés de l’Empereur (…) Mon intention comme mes idées sont portées à l’économie, mais vous sentirez comme moi ma chère nièce que, quoique je n’aie point un rang fixe, ma qualité de votre oncle m’oblige à une certaine tenue, digne du moins du rang où vous êtes et que je n’ai point pu prendre encore ». On lui loue une voiture, mais il pense moins onéreux que sa nièce lui donne une des siennes avec 4 chevaux. Il n’a que ses deux domestiques de la Martinique et doit faire venir ses repas par un restaurateur. Il n’a même pas de draps pour changer ceux de son lit. Et il continue : « Sans vous demander, ma chère nièce, un état de maison comme celui que je pourrai me former quand j’aurai un rang, je présume que votre intention est que je tienne l’état que j’ai toujours tenu et surtout celui que me donne le titre d’oncle d’une Impératrice que j’ai toujours tendrement aimée, épouse du premier monarque de l’univers. Mais je ne puis rien faire sans les moyens que vous me fixerez pour avoir au moins, à l’entour de moi, ce qui est indispensable à l’éclat de votre rang. Voilà ma chère nièce mes inquiétudes d’esprit. Je vous les dis d’amitié, convaincu que vous le sentirez comme moi et que persuadée combien j’ai à cœur vos intérêts, votre élévation, votre rang, vous sentirez combien il est pénible pour moi de vous détailler de pareils objets. (…) Vous savez que mon cœur, comme mes affections, se rappellent près de vous (….) Je vous embrasse bien tendrement ma chère nièce et vous prie de croire que personne ne vous aime plus que moi. » Son amour pour sa nièce est sans doute sincère car Joséphine parlant un jour de lui à Eugène dira « un oncle qui m’a servi de père. »
L’Impératrice répondra généreusement aux sollicitations de son oncle. Il aura ainsi à son service un secrétaire, une cuisinière et deux domestiques en plus de ceux venus de la Martinique. Mais la santé de Tascher de la Pagerie se dégrade rapidement, après son arrivée en France. Il a fréquemment de graves accès de goutte. Il est ainsi empêché d’accompagner l’Impératrice au mariage du Prince Eugène comme il l’espérait en janvier 1806. Il a en mars une nouvelle crise de goutte qui provoque une forte fièvre et l’emporte en quelques jours. Il meurt le 15 mars 1806 rue de la Victoire « dans l’un des palais de Sa Majesté l’Impératrice. L’acte de décès est établi à la Mairie du 2e arrondissement : « M. Robert Marguerite Tascher de la Pagerie, oncle de sa Majesté l’Impératrice et Reine, ancien chevalier de l’ordre royal et militaire de saint Louis, ancien capitaine de vaisseau, aujourd’hui l’un des commandants de la Légion d’Honneur, âgé de 66 ans environ … » Les témoins sont Pierre Danés de Montardat son beau-frère mari de Marie Euphémie Tascher de la Pagerie (1) et son Excellence Monseigneur Michel Duroc, grand maréchal du palais.
Est-ce une nouvelle preuve de l’attachement de Joséphine à Malmaison et à Rueil ? L’église de Rueil est choisie pour recevoir le défunt. Le Conseil Municipal « a jugé convenable que, provisoirement, ce dépôt précieux sera déposé dans la chapelle de Buzenval à gauche du chœur, appartenant aujourd’hui à sa Majesté l’Impératrice et Reine. » De plus, il « sollicite auprès de leurs Majestés Empereur et Roi et Impératrice et Reine de leur accorder la grâce que l’église de Rueil soit destinée pour être le lieu de sépulture de l’auguste famille de sa Majesté l’Impératrice et Reine. Le Conseil Municipal ose espérer obtenir cette grâce de leur bienveillance. »
Dès le 16 mars, l’autopsie du corps du défunt est réalisée par Corvisart, premier médecin de l’Empereur. Un compte rendu très détaillé en est rédigé donnant : l’état du crâne, des poumons, du cœur, le foie, l’estomac, les reins et le genou droit qui « contenait environ un verre d’un pus jaunâtre assez épais et glaireux.» Puis, l’embaumement est fait par A. Boyer, 1er chirurgien de sa Majesté l’Empereur, assisté de 5 de ses élèves. Le corps est déposé dans un cercueil de plomb, le cœur dans une boîte du même métal et les autres viscères dans un baril également de plomb.
Le 17 mars, M. Marest, curé desservant de Notre-Dame de Lorette, paroisse du défunt, remet solennellement le corps de Robert Marguerite à M. Brochier, curé de Rueil. Il prononce un discours disant : « s’il nous était permis de n’écouter que les sentiments de notre douleur, un triste et morne silence serait notre langage ; mais nous devons à la mémoire de Messire de Tascher, un hommage plus éclatant et des éloges mérités. » Il rappelle alors toutes les vertus de son paroissien : « Il ne fut jamais de foi plus vraie et plus constante, de piété plus solide et plus éclairée que la sienne. Il savait allier les sentiments d’humilité qu’exige la religion avec la noblesse, la dignité et les obligations que demandent son rang et ses titres militaires. » Mais il rappelle surtout « l’inépuisable charité » dont fit toujours preuve ce grand chrétien toujours attentif à soulager la misère autour de lui. Il eut « le cœur aussi élevé que la naissance, un attrait dominant pour la piété, charitable pour les pauvres, compatissant pour les malheureux. » lui répond le curé de Rueil, ajoutant : « C’est donc avec une juste confiance, Monsieur, que nous le recevons dans ce saint temple, que nous joindrons nos prières aux vôtres en le présentant nous-mêmes devant le trône de Dieu pour en faire descendre sur lui une abondante et pleine miséricorde, afin qu’il repose en paix dans le sein de la religion, à l’ombre du sanctuaire, jusqu’au grand jour de la résurrection et de l’immortalité.»
Le corps est provisoirement déposé dans la chapelle dite de Buzenval toute ornée de tentures noires. Un caveau définitif est creusé dans la chapelle à droite du chœur de l’église et le cercueil y est descendu le 23 juin 1806. Un mausolée est édifié sous la direction du baron Denon directeur général des musées impériaux. Son prix sera de 11.000 F, monument simple en marbre blanc veiné, décoré de 2 rostres, rappelant le passé de marin du défunt avec une longue inscription latine sur la face latérale rappelant que Joséphine, épouse de Napoléon Empereur, a fait élever ce monument à son oncle illustre Robert Marguerite Tascher de la Pagerie, Gouverneur de l’île de la Martinique, Grand Officier de la Légion d’Honneur, mort à 66 ans.
Le total des dépenses de l’inhumation se montera à plus de 41.000 F., comprenant les appointements dus aux domestiques, les factures des différents fournisseurs (porteur d’eau, boulanger, crémier), les honoraires des médecins et chirurgiens, les frais de pharmacie et tout ce qui concerne le clergé dont une gratification de 1.200 F, accordée par l’Empereur au curé et les frais liés à l’enterrement lui-même : les porteurs, le marchand de crêpe, la loueuse de chaises, les quêteurs, les gendarmes etc… et les dettes du défunt. Quelques travaux ont même été faits à cette occasion à l’église : toiture et vitrerie pour près de 5.000 F.
Joséphine continuera à s’occuper de ses jeunes cousins avec beaucoup d’attention et d’affection, leur offrant de beaux mariages et de belles carrières.
La mort de cet oncle n’a laissé que des regrets. Son éloge funèbre sera prononcé avec beaucoup d’émotion par Baudry des Rozières à la loge maçonnique de Ste Joséphine, qui terminera par ces mots sous forme d’épitaphe :
« Bon époux, tendre père et aussi vertueux
« Il ne compta ses jours que par la bienfaisance
« Partout il fut toujours l’appui du malheureux
« Et s’estime heureux de sa reconnaissance »
D. Helot-Lécroart
On peut rappeler, en parlant de cette chapelle, où est enterré R.M. Tascher de la Pagerie, que dans ce même lieu fut inhumé le 29 avril 1815 un fils du Maréchal Bertrand né le 27 août 1814 à Portoferraio à l’île d’Elbe, où le Maréchal et sa famille avait suivi Napoléon dans son exil. Cet enfant mourut le 7 novembre de la même année. Lors des Cent Jours, le Maréchal et sa femme, qui étaient propriétaires du château de la Jonchère, firent revenir le corps embaumé de leur fils qui fut mis, dit le procès-verbal, « dans une chapelle de l’église où est déjà déposé le corps de M. de Tascher.»
(1) Marie Euphémie Tascher de la Pagerie a épousé en première noce Alexis de Renaudin, en seconde noce la M. de Beauharnais et en 3e P. Danés de Montardat. Elle meurt en 1803.
Références :
- Les archives de la famille Tascher de la Pagerie très aimablement communiquées par la Comtesse
- Renseignements des Archives Nationales fournis par le Colonel Bodinier
- « L’Impératrice Joséphine – correspondance 1782-1814 ‘’Histoire Payot’’
- Archives municipales de Rueil-Malmaison – Registres des délibérations du Conseil Municipal.
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