LA SEIGNEURIE DE RUEIL
Par Edouard SUITA

INTRODUCTION :
Blotti à l’abri du plateau tertiaire en arc de cercle dominé par le versant nord du Mont-Valérien, et limité au sud par le cours actuel de la Seine, le territoire de Rueil, aux portes de Lutèce, offre à l’homme une position favorable à l’établissement d’un habitat. Une brise chargée d’événements nous apporte le souvenir d’un temps où de petites histoires en petites histoires s’érige la grande histoire de notre cité.
Bien avant la période qui nous intéresse, sur le site compris entre les rues du Gué, de la Bénarde, des Muettes, de la Libération, des fouilles archéologiques entreprises par la ZAC Noblet IV en novembre 1993 (Durand, Paccard 1994) mirent en évidence une occupation néolithique en relation avec un site, Villeneuve-Saint-Germain concrétisées par des fosses isolées et des fragments de poteries non tournées.
C’est donc en toute connaissance de cause que l’Association des Fouilles Archéologiques Nationales de Paris (AFAN) intervient en mai-juin 2001 en apprenant l’extension de l’école Albert Camus. Déjà alerté par l’observation en juin 1980 (Alix 1980) de vestiges d’une demeure seigneuriale à l’occasion de la construction d’un immeuble au n°14 de la rue Edeline, une nouvelle fouille s’impose.

HISTORIQUE :
Dès l’époque gallo-romaine, une voie d’échanges importante traversait le territoire de la commune et non loin du site qui fait l’objet de cet article, des objets ont été découverts (aujourd’hui déposés au Musée de la ville). Ils appartenaient à une villa gallo-romaine au nord-est du vieux cimetière et à l’intérieur même de ce cimetière (section 24). Cette villa faisait partie d’un domaine à l’abri des crues de la Seine dans un milieu défriché, entourée de profondes forêts dont il ne reste plus guère que Saint-Cucufa et la Domaniale de Marly. A défaut de preuve écrite ces témoignages tacites en attestent l’existence.
Après l’effondrement de l’Empire, une nouvelle vague humaine submerge le territoire. Les Francs, grands amateurs de chasse et de pêche, attirés par un environnement propice à leur passion, s’installent au croisement des voies nord-sud et est-ouest.
Au VIème siècle, Childebert 1er, fils de Clovis, est le plus ancien roi de la première dynastie dont les chroniques constatent le séjour à Rueil vers 550. Grégoire de Tours, évêque-rapporteur de la saga mérovingienne, nous laisse un aperçu des événements de cette période mouvementée. Gontran, roi de Bourgogne, faisait de fréquentes visites à Rueil dans ce qui devait être un relais de chasse construit en bois à l’emplacement de la Seigneurie ? ou dans l’espace seigneurial sur lequel vint se  bâtir plus tard le corps de bâtiment de la Seigneurie. Son neveu Clotaire II aurait été baptisé à Nanterre (Grégoire de Tours, livre X, page 134, traduction M. Guizot). La chapelle Saint-Sulpice au début de la rue du même nom, n’était peut-être qu’un lieu de recueillement, privé du droit au sacrement. Toujours selon Grégoire de Tours, Frédégonde mère de Clotaire II, y aurait été assignée à résidence en 585, après l’assassinat de Brunehaut. Dagobert 1er (604-638) fit bâtir sur les bords de Seine, un château plus à sa convenance qui fut achevé en l’an 633 ? (d’après un manuscrit provenant des anciennes archives de Rueil)
Mystère ou imposture, nul n’en connaît l’emplacement exact. Mais si l’existence de ce château sur les bords de Seine s’avérait réelle, il faudrait le localiser. Au VIIème siècle, entre les rives matérialisées de la Seine et la nationale 13, il n’y avait pas de délimitation entre la terre et les eaux. Des saules, peupliers, bouleaux et broussailles fixaient ces terres mouvantes. Il est alors tentant de faire coïncider cette zone incertaine qui s’ensablait régulièrement, des limites proprement dites « bords de Seine ».
Grégoire de Tours n’en fait toutefois pas mention et aucune preuve archéologique concernant l’emplacement de la villa d’origine et du château n’est venue conforter cette hypothèse qui aurait dû en toute logique se trouver dans l’espace compris entre les fossés d’enceinte.
José Ajot dans son article sur la découverte de Rueil, admet pour sa part, la possible existence d’un habitat définitif en ce lieu au Xème et XIème siècle.
Charles Martel (685-741) renonce à une partie des droits seigneuriaux en faveur du Clergé, alors que la demeure seigneuriale de Rueil, sous la forme que nous lui connaissons d’après le plan de 1750 confirmé par les fouilles de 1993 n’existe pas encore. Après avoir fait construire la pêcherie de « Charlevanne » en 730 dans la partie de la Seine baignant son territoire, à la hauteur des Closeaux, il en fit don à l’abbaye de Saint-Germain des Prés.
En 875, le roi Charles le Chauve fait restaurer l’ancienne villa mérovingienne et accorde à l’abbaye de Saint-Denis le droit de juridiction de la Châtellenie de Rueil avec ses dépendances, rivières, pêcheries, moulins, forêts d’eaux, jusqu’à l’embouchure du Pecq (Roblin 1971). Bien plus tard, en 1221, Louis VIII confirme ce don. (figure 1)
La pêcherie de Charlevanne se trouvait donc incluse dans cette donation. En 1273, sous Philippe III le Hardi , l’abbaye de Saint-Denis se vit encore accorder le droit de haute et basse justice.
Mais revenons au rôle essentiel joué par les voies de communications fluviales chargées d’images qui trouvent leur origine dans les méandres tourmentés de l’histoire de cette époque. Tour à tour, instruments d’affrontements entre individus de cultures différentes ou lieu de transit d’échanges commerciaux, la mise en place progressive du paysage menacé par les invasions extérieures s’accompagne de l’édification de petits bourgs, fortifiés le plus souvent. Rueil n’échappe pas à ce scénario ; après les turbulences qui accompagnent le déclin de la dynastie mérovingienne présente dans nos régions, les Capétiens de la première dynastie qui leur succèdent, virent apparaître en vagues successives de nouveaux conquérants remontant le cours de la Seine. Avides de richesses, les Normands se livrent au pillage tout au long de leur périple. Mais leur but, c’est Paris. Avant de se lancer à l’assaut de la capitale, en 846, ils établissent un camp fortifié entre Bougival et la Malmaison, qui leur sert de point d’appui pour la poursuite de leur dessein. En attendant, ils se livrent à toutes sortes d’exactions. Il n’y a pas de traces apparentes d’une résistance efficace et organisée jusqu’à Charles II le Chauve qui tente vainement de s’opposer à leur progression. Sur les hauteurs de Buzenval, l’armée royale engage une lutte acharnée contre les envahisseurs, mais le sort des armes tourne en leur défaveur.
Après le traité de Saint-Clair-sur-Epte signé en 911 entre Charles III le Simple et Rollon, ce dernier reçoit la Normandie en fief ? avec l’obligation de faire obstacle à toute nouvelle incursion de la part de ses congénères.
Le calme revient alors dans un monde sous l’emprise de féodalités du Moyen-Age et la Seine reprend son rôle de voies d’échanges.

LA SEIGNEURIE DE RUEIL

Déjà connue de longue date par les relevés d’un plan provenant des archives de Versailles, la Seigneurie de Rueil, rue Jean Edeline, est enfouie sous les immeubles de part et d’autre de la rue et condamnée par l’extension de l’école Albert Camus. C’est l’occasion pour l’Association des Fouilles Archéologiques Nationales de Paris (AFAN) d’intervenir sur les parcelles situées aux numéros 9 et 11 de cette même rue de mai à juin 2001, sous la direction de Gabriel Drwila.
Lorsque les archéologues se présentent au début du mois de mai, ils savent qu’ils n’ont guère plus de deux mois pour mener à bien une tâche délicate. C’est nettement insuffisant pour avoir une vision d’ensemble du chantier. Mais nous vivons dans le siècle de la vitesse et il y aura toujours un écran entre les besoins d’une municipalité et le chercheur (c’est en substance ce que disait Monsieur André Mantois, conseiller de Rueil vers 1930).
Les grands moyens sont aussitôt mis en œuvre pour plonger dans le passé de la ville. Le travail du bulldozer commence sous la direction des archéologues en éveil ; il racle les dernières fondations des bains-douches installés dans la zone centrale du site. C’est alors qu’apparaissent sous les godets de l’engin les premiers soubassements de la grange du XIIIème siècle (figure 3) aux dimensions impressionnantes (plus de 36 mètres de long sur 14 mètres de large). Ces corps de bâtiment sont encore présents sur les domaines cisterciens (L’art des granges, chez Flammarion, 1994) de l’Ile de France et de Normandie. Elles étaient destinées à entreposer la dîme des grains relevant des droits seigneuriaux.
Cette grange est construite sur un fossé d’enceinte, comblé de matière organique mêlée de sable, orientée nord-est / sud-ouest. Initialement, l’entrée se faisait par une porte en arc brisé de style gothique, s’ouvrant dans le mur latéral ouest et seule survivance de l’édifice que des textes de 1250 mentionnent à Rueil. Elle débouche sur une voie qui devait aboutir en ligne directe au centre du bourg. (figure 4)
L’apparence stylistique est à mettre en comparaison avec la grange bénédictine d’Heurteauville (Seine Maritime). Aujourd’hui cette porte est intégrée dans l’enceinte architecturale de l’école Albert Camus construite sur le site.
A l’intérieur de la grange, le fossé d’enceinte amorce une large courbe qui s’engage sous le passage réservé à la circulation d’engins. Lorsque les godets des bulldozers entament la suite des fouilles en direction de la source de la Bénarde, on retrouve à nouveau ce fossé sous les structures du prolongement de la grange et du restant des fondations des bains-douches.
Après une étude minutieuse de la zone circonscrite par le fossé, l’équipe de G. Dwrila a pu établir la période probable de l’édification d’une plate-forme rectangulaire, point de départ d’une place forte, remplacée postérieurement par une demeure seigneuriale (figure 5). Cette hypothèse nous renvoie aux fouilles réalisées en 1993 par Durand, Paccard dans la partie nord-est de cette plate-forme, entre la rue Marollet, la rue Edeline et la rue du Gué durant lesquelles, les vestiges d’un habitat rural mérovingien ont été mis à jour et dont la datation par la céramique remonte au milieu du VIIème et au début du VIIIème siècle. Cette occupation bien délimitée dans le temps peut servir à fixer de point de départ du nouvel aménagement du système défensif (fossé, plate-forme) lié à l’insécurité du moment (fin Carolingien, Moyen-Age classique).
Sur le plan de 1750, il n’y a pas de traces de plate-forme, ni de fossé d’enceinte, mais sa lecture permet d’imaginer qu’à l’emplacement du corps principal de la demeure seigneuriale existait une maison forte dont la structure est aujourd’hui difficile à fixer. Dans le paysage actuel, on peut encore déceler une dénivellation d’environ trois mètres sous la résidence en direction de la rue du Gué. En 1980, avant que ne s’élèvent les maisons actuelles, des blocs calcaires provenant vraisemblablement des fondations de la bâtisse seigneuriale ont été mis à jour (1980, Alix, Madame Kalenitchenko).
Dans le prolongement de la maison forte, une chapelle rectangulaire est accolée au mur sud. Elle possédait un chevet plat épaulé par deux puissants contreforts. Les fouilles de 2001 n’ont permis d’explorer que la partie sud, le reste c’est-à-dire la plus grande partie, est toujours enfoui sous la rue Jean Edeline. L’ensemble corps de bâtiment-chapelle fait l’objet d’un état dressé en 1688 dont les archives départementales donnent un aperçu (D821, fiefs de Rueil-en-Parisis). Le corps de bâtiment proprement dit, est, comme décrit dans l’acte : « un château bâti à l’antique, composé d’une grande demeure à deux étages où sont plusieurs appartements et une prison, au milieu d’une grande cour contenant un arpent entouré de murailles, un jardin joignant le dit château, enclos de murs contenant trois arpents plantés de vignes et autres arbres fruitiers ».
De part et d’autre de la cour et perpendiculairement au château, on trouve d’une part, la grange et d’autre part, un long bâtiment à usage agricole avec pressoir, cellier, écuries et étables, de construction plus tardive. En regardant les plans qui nous sont parvenus, on constate un petit écart de perpendicularité entre la chapelle mitoyenne au château et la grange. On peut s’interroger sur ce fait à première vue singulière et qui laisse planer un doute de la contemporanéité des deux structures (figure 6).
Compte tenu des sondages occasionnels effectués à des fins privées ou à la configuration particulière dans la zone limitée par le clos de la Seigneurie des dames de la Royale Maison de Saint-Louis à Saint-Cyr, on peut essayer de positionner le fossé d’enceinte tel qu’il existait avant qu’il ne soit abandonné vers la fin du XIIème siècle. En partant de la grange, en allant vers l’ouest, un autre point de ce fossé a été détecté dans l’arrière cour du n°11ter de la rue Jean Edeline, à l’occasion de travaux d’intérêts locaux. Le remplissage de même nature que celui de la grange était toutefois canalisé sur l’un des côtés, par des fondations puissantes en pierres taillées, parfaitement ajustées. Les ouvriers ont d’ailleurs été contraints de faire usage du marteau-piqueur pour mener à bien leur tâche. Tout aussi intéressant, dans la rue du Gué, l’emplacement de l’ancien lavoir ayant donné droit jusqu’à la révolution à la taxe seigneuriale, se trouve dans la projection spatiale du fossé d’enceinte.
Signalons qu’en 1320, Rueil signe une charte avec l’abbaye de Saint-Denis qui lui accorde sa franchise, la libérant ainsi de ses servitudes et de ses liens. Un peu plus tard, une charte de Philippe IV le Bel, datée du 20 mai 1326 mentionne les fréquents séjours de ce monarque dans la Seigneurie de Rueil.
Les guerres de cent ans n’épargnent pas la ville et elles n’interrompent nullement le commerce entre la Normandie et l’Ile de France, alors même que les troupes anglo-normandes à la tête desquelles se trouve le Prince noir, dévastent Rueil et ses environs (1346, Crécy). Le château seigneurial grâce « aux prières et mérites de Saint-Denis » échappe néanmoins à la destruction. Lors d’une fouille programmée par l’AFAN, une monnaie à l’effigie d’Edouard III, roi d’Angleterre, est découverte dans une cave de vigneron.
Avec la fin de la guerre de cent ans en 1453, il est difficile de faire la part des transformations profondes que notre territoire eut à subir tant du point de vue politique que du point de vue démographique (épidémies, sécheresse, etc..). Mais le 11 novembre 1635, la Seigneurie est à nouveau dans le giron de l’abbaye de Saint-Denis. A cette date, elle est cédée par Henri de Lorraine au Cardinal de Richelieu faisant de lui le seigneur à vie du lieu et de ses dépendances. A sa mort, survenue le 2 août 1642, toute la châtellenie de Rueil avec la Seigneurie, repasse sous l’autorité de l’abbaye de Saint-Denis en 1644 (Dominique Lécroart, 1985).
Le plus ancien terrier de Rueil daté de 1680 (figure 2) nous laisse entrevoir le clos seigneurial entouré de murs intégrés dans le parcellaire de l’époque. Curieusement, on peut encore voir une porte en façade sur la rue du Gué (Gay, en vieux français : abreuvoir). Cette porte en accolade est surmontée d’un petit écusson martelé, en champlevé et se trouve au n°13. Est-ce une survivance de la période révolutionnaire ou la simple fantaisie d’un propriétaire respectueux d’une relique du passé ?
Notre bourg devint en 1682, le siège d’une maison d’éducation voulue par Madame de Maintenon et par la suite, en 1684, Louis XIV fonde la maison royale de Saint-Cyr. Il en  confie la direction à Madame de Maintenon ; pour favoriser l’installation des filles de la Croix et assurer la gestion de cette œuvre charitable, il y adjoint la mense abbatiale de Saint-Denis provenant de Rueil. Les Dames de Saint-Cyr deviennent ainsi les seigneurs de Rueil jusqu’à la Révolution bien que leur présence à Rueil ne soit attestée que durant deux ans.
La date de 1795 marque la disparition de la Seigneurie. Jusque là, les limites de l’enclos n’ont pas varié comme l’indiquent les plans de 1750 et 1770 (plans d’intendance).
L’entrée principale se situait à hauteur des numéros 18 et 20 de l’actuelle rue Jean Edeline, sensiblement au début de l’impasse des Ormeaux, aujourd’hui disparue (relevé du plan du Second Empire). A côté une petite porte flanque l’entrée principale et les archives nous révèlent qu’en 1734, un certain Sieur Galleran, officier du roi, vaguemestre et capitaine des Charrois possédait une maison dans le jardin attenant à la Seigneurie, côté ouest. Pour pouvoir accéder plus aisément à la Seigneurie, il sollicite l’autorisation d’ouvrir une porte entre son jardin et la cour de celle-ci. Il se porte caution du bail entre un nouveau fermier et les Dames de Saint-Cyr et l’accord lui est signifié à la condition qu’il remette les lieux en état à l’expiration du bail. A sa mort, ses enfants demandent à être dessaisis de la caution et la porte est bouchée.
La parcelle située devant la grange est vendue au milieu du XVIIème siècle et un nouvel aménagement de la grange s’impose. La porte en arc brisé d’origine est bouchée et le nouvel accès s’effectue par le mur gouttereau nord. De part et d’autre de la nouvelle ouverture, on en profite pour construire des écuries, le poulailler et des toits à porcs. Un pigeonnier est installé au-dessus du nouveau porche d’entrée.
Le bâtiment à usage agricole déjà cité au nord-ouest du clos, est de construction plus récente.
C’est au cours du XVIIème siècle qu’après de multiples vicissitudes, la maison forte médiévale trouve enfin son aspect de manoir seigneurial.
Avec la Révolution, l’abolition des privilèges entraîne le morcellement du clos et le manoir ainsi que la grange sont rasés. Le cadastre napoléonien dressé en 1819 fait état de ces changements et ne laisse subsister qu’un petit bâtiment à l’emplacement de l’aile nord du manoir ainsi que les annexes de la grange. Le bâtiment commun à usage agricole échappe à la démolition. Dans le secteur est, à l’angle de la rue de la Bénarde, on trouve la maison et le jardin de Léon Edeline, membre de la grande famille des blanchisseurs. Cette maison a été abattue en 1960 et apparaît déjà sur le plan de 1890. Dans la partie centrale de la zone fouillée, des bains-douches ont été construits en 1908 et démolis en même temps que la demeure de Léon Edeline. A l’emplacement de la grange, on découvre les vestiges d’une blanchisserie du XIXème siècle dont l’activité a cessé avant 1890, car cela ne figure pas dans le recensement des blanchisseries effectué par la municipalité. Mais les restes d’un four en briques avec à la base une cheminée et une pierrée pour l’alimentation en eau d’un bassin au pied d’un reliquat de la clôture, sont les témoins de son existence. L’après guerre verra s’installer successivement une entreprise et les services administratifs de la ville.

LE MOBILIER : CÉRAMIQUE

Les fragments de poterie découverts lors des fouilles donnent au site une datation très large, allant du Carolingien au Moyen-Age classique. Dans ce qui fut une cour, entre la dite grange dimière et la rue Jean Edeline, le décapage a pu mettre en évidence des fosses témoins d’une occupation humaine, dès le néolithique en relation avec les fouilles de la rue Noblet et de la rue Marollet effectuées par J.C. Durand et José Ajot. Pauvres en matériel, ces fosses d’un usage mal définitif ont néanmoins livré pour l’une d’elle une petite concentration de céramiques et dans une autre, un éclat de silex.
Les éléments les plus caractéristiques du mobilier médiéval jusqu’au XIIème siècle, proviennent essentiellement du comblement du fossé d’enceinte. C’est un fait marquant qui permet d’affiner la datation « ante quam » de toute nouvelle construction. Aussi bien par la nature de la pâte que par la forme et la décoration des fragments, ce mobilier présente des similitudes avec le matériel recueilli à Paris dans les fouilles du parvis Notre-Dame (Nicourt 1986 : 1983-1998).
Après la mise en place du complexe seigneurial au XIIIème siècle et XIVème siècle, le mobilier céramique recueilli est peu abondant mais la vaisselle glaçurée et décorée est bien représentée. La fin du Moyen-Age et le début de la Renaissance sont peu représentés.
En revanche au XVIIème siècle, l’importance du matériel révèle une occupation très active et le mobilier abondant atteste des échanges avec le Beauvaisis et la Normandie (vaisselle en grès et céramique, absence de faïence).
Les siècles suivants sont également représentés mais n’offrent aucune particularité exceptionnelle.

ECHELLE MÉDIÉVALE :
Dans la courbe amorcée du fossé d’enceinte, les archéologues ont la surprise de découvrir une échelle en bois avec cinq barreaux très bien préservés par le milieu humide et à l’abri des agents atmosphériques. Elle repose à plat dans le fond du fossé et son extraction est délicate, car, entre-temps, la pluie fait son apparition. Haute de 2,34 mètres, elle est en jeune chêne impossible à dater par dendrochronologie, mais le soin apporté à sa fabrication, ainsi que sa solidité sont remarquables.(figure 7)

CONCLUSION :
A l’issu de cet exposé, force est de convenir que la zone de Rueil comprise dans l’arc de cercle des falaises bordant le plateau de Nanterre à Bougival, a encore beaucoup de secrets à livrer. De l’obscurité qui enveloppe cette partie de notre territoire se dégage laborieusement la présence de personnages qui participent à la construction de la France. Les origines de Rueil sont incontestablement franques ; en effet, sous l’influence des rois mérovingiens, les échanges se multiplient, une nouvelle langue se met en place et fermente dans une société mixte qui se transforme. Au celte et au bas-latin, se mêle le tudesque ou vieil allemand. Dans ce brassage tout est vague, incertain, certaines coutumes l’emportent sur des habitudes ancrées de longue date. Il n’est donc pas étonnant que le nom d’une localité qui remonte à une époque de transition se soit imposé après avoir subi tout au long des siècles des variations liées aux caprices des hommes.
Dans cette situation de recherche, on peut aussi s’interroger pour savoir dans quelle mesure, les domaines gallo-romains se sont perpétués sous la forme de Seigneuries, sans passer par une forme plus agressive liée à l’insécurité qui caractérise ces temps troublés par les problèmes de successions et de préséance.
Car, contrairement à l’organisation d’une villa rurale gallo-romaine vivant en quasi-autarcie et à la tête de laquelle se trouve le maître, la Seigneurie fait partie d’une communauté de biens dont l’existence est soumise à l’exercice d’un pouvoir et d’un droit fiscal. Ce pouvoir seigneurial est la forme coutumière d’encadrement des hommes, socialement, politiquement, en l’absence d’un pouvoir public solidement organisé (actes du 117ème congrès national des sociétés savantes). La Seigneurie ne peut en conséquence que signifier pouvoir. Pouvoir qui s’exerce sous multiples aspects : banal, hautain, territorial et pour le compte d’une institution civile ou ecclésiastique.
Tout au long des siècles qui suivent cette mise en place, il existe dans la châtellenie de Rueil, quantité de fiefs qui relèvent de l’une ou l’autre de ces deux institutions ; on connaît le nom de tous ceux qui paient « cens et rentes » dans les aveux faits à l’abbé de Saint-Denis. Ces fiefs changent souvent de propriétaires jusqu’à la révolution.
C’est ainsi, que dès le milieu du XVIIIème siècle, on trouve associé à la Seigneurie de Rueil, le nom des Edeline. Un certain Pierre Edeline issu d’une très ancienne famille de blanchisseurs originaire de Garches, épouse en 1741 Marie-Angélique Ruffin, la fille d’un blanchisseur du roi habitant rue du Château. Il devint par la suite, blanchisseur des pages de la grande écurie du roi et portait «l’habit de drap bleu garni d’un galon d’un demi-pouce de large, avec bouton d’argent, doublé de serge rouge avec la veste assortie ».
Son arrière-petit-fils Jean, mort en 1885, époux de Louise Besche, était citoyen de grande notoriété, propriétaire de deux importantes blanchisseries, l’une rue du Château à l’emplacement de l’hôtel de ville de Sublet des Noyers et l’autre héritée de son père à l’emplacement de la Seigneurie.
Son fils Léon, en accord avec d’autres propriétaires de la zone et avec l’accord de la municipalité, ouvre une nouvelle voie qui est baptisée du nom de son père et l’offre à la ville en 1895. C’est à cette occasion que disparaît l’impasse des Ormeaux qui donnait accès à la porte de la grange dîmière. Le tronçon de la rue Jean Edeline actuel partant de la rue de la Libération (ex rue de Suresnes) est un vestige de cette impasse.
Très entreprenant, Léon Edeline fonde à Grenelle et à Cardinet d’importantes entreprises de location liées à l’industrie de la lingerie qui employaient plus de mille ouvriers. Il préside de nombreuses associations, eut la croix du mérite agricole et la croix de la Légion d’honneur en 1896. Pendant longtemps, il fut conseiller municipal à Rueil.

Notes :
? SEIGNEURIE : Terres d’un seigneur qui constituent la propriété de la zone de juridiction d’un personnage individuel ou collectif dans le cadre institutionnel local (domaine, communauté, paroisse).
Le seigneur n’est pas forcément une personne physique (noble ou important propriétaire) mais il peut s’agir d’une institution civile ou ecclésiastique dont l’autorité incarne le seigneur.
Les revenus de la Seigneurie proviennent du domaine foncier. Il lève le « cens », mais également les droits payés à l’occasion des mutations foncières (lots et ventes) ou le Champart (taxes sur les terres défrichées). Il prend en charge la protection des lieux et des habitants en échange de services rendus appelés « corvées », consistant en travaux des champs, qui avec le temps se transforment en versements d’espèces sonnantes et trébuchantes.
En vertu de son pouvoir de banalité, tout seigneur se doit de posséder et d’entretenir les instruments banaux (four, moulin, pressoir, lavoir) qu’il tient à la disposition de la population de la Seigneurie, à charge pour cette dernière de l’utiliser obligatoirement contre paiement.
Enfin, le seigneur peut accorder le droit de chasse et de pêche à qui bon lui semble.
CHÂTELLENIE : Seigneurie et juridiction d’un seigneur châtelain. L’étendue des terres placées sous la juridiction d’un châtelain.
? FIEF : Le domaine du seigneur peut se diviser en fiefs, concédés à titre de tenure à un vassal contre certains services.