LE SANATORIUM DE LA MALMAISON

Ainsi appelé par son fondateur, le Docteur Louis Bour, né à Amsterdam le 15 mai 1876 et décédé à Paris 15ème le 20 janvier 1944.
A ses activités médicales, il ajoutait une grande culture littéraire et artistique et de nombreuses relations dans ces domaines.
Son épouse, Véra Aisenmann Himidoff, avait fondé vers 1925, dans leur appartement de l’avenue Foch, un salon politique et littéraire fréquenté par Léon-Paul Fargue, Paul Valéry, Georges-Henri Rivière le conservateur du Musée des Arts et Traditions Populaires. Ce beau monde ne dédaignait pas, de temps à autre, de se rendre à Rueil dans la clinique de leur ami pour y faire, quelques jours durant, une cure de repos. Au moment de la Seconde Guerre Mondiale, le Docteur Bour et son épouse se replièrent à Rueil et leurs fidèles amis en venant les voir, repartaient avec un panier rempli de légumes du potager de la clinique.
Historique de la clinique : En 1911-1912, le Docteur Bour et son ami le Docteur Antheaume achètent une propriété de six hectares appartenant, depuis 1846, à la famille Cramail dont un des membres, Adrian Cramail a été maire de Rueil de 1848 à 1870. C’est cette famille qui a fait aménager une belle maison bourgeoise entourée d’un vaste jardin avec une pièce d’eau vive.
Dans un grand parc planté d’arbres centenaires et autour du « château », le Docteur Bour fait édifier cinq pavillons de style pseudo-normand construits par l’architecte Pierre Patout. Chacun porte un nom d’arbre ou de fleur : les Myosotis, les Lauriers, les Tilleuls, les Iris.
Leur conception est très étudiée pour répondre aux nécessités techniques de la maison de santé. Car il souhaite faire de son établissement une polyclinique destinée au traitement de toutes les affections du système nerveux et des maladies de la nutrition.
Une plaquette publicitaire de l’époque énonce : « Le Sanatorium de la Malmaison des Docteurs Bour et Antheaume s’adresse aux surmenés, neurasthéniques, intoxiqués de tout ordre par la morphine, la cocaïne, l’alcool… les placements d’aliénés et de contagieux ne sont pas admis. »
La clinique ne soigne donc pas, contrairement à son nom, les tuberculeux.
Cette plaquette indique également les différents moyens d’accès : par la route depuis la Porte Maillot, par le chemin de fer depuis la Gare Saint-Lazare, descendre à la gare de Rueil puis prendre le tramway jusqu’à Rueil-Ville ou encore par le tramway électrique depuis la Porte Maillot. Ceci montre que la clinique a l’avantage d’être située à proximité immédiate de Paris avec un accès facile.
L’aménagement interne de la clinique offre un grand confort  d’habitation. Le château et les pavillons qui composent l’ensemble de la clinique sont pourvus du luxe des villes d’eau de l’époque : meubles en rotin, belles plantes vertes, dont les pots sont soigneusement dissimulés par d’élégants drapés.
Chaque pavillon est muni d’un service téléphonique relié avec la direction de la clinique ainsi qu’avec l’extérieur. La lumière électrique est installée partout. Toutes les pièces sont chauffées par un système de chauffage vapeur à basse pression. De grandes baies vitrées laissent entrer la lumière et la chaleur des rayons du soleil. Les terrasses ensoleillées des pavillons permettent d’effectuer des cures de repos et de plein air.
Les malades ont à leur disposition des salons, des salles de billard, de gymnastique, ainsi que des salles de lecture ou de musique. Il y a aussi des terrains pour jouer au tennis ou au croquet. Chaque chambre est équipée d’un cabinet de toilette avec eau courante chaude et froide, d’un wc privé. Certaines ont une salle de bains. Il y a même des appartements avec un salon, une salle à manger, une chambre à coucher et une salle de bains. Partout, l’ameublement est élégant et soigné. Des services de cuisine sont installés dans chaque pavillon et permettent d’établir des régimes diététiques personnalisés.
Tout contribue à créer une ambiance de bien-être et de repos sans que les malades ne se gênent les uns les autres, mais puissent trouver le climat idéal pour les guérir de leurs souffrances physiques ou morales.
La clinique dispose d’installations techniques perfectionnées qui ont bénéficié des progrès accomplis en France et à l’étranger, à cette époque, et permettent les applications thérapeutiques les plus diverses.
Chaque pavillon contient des salles d’observation pour les malades, des terrasses de clinothérapies couvertes. Les services d’hydrothérapie, en dehors des douches sous toutes leurs formes, comprennent une installation de balnéothérapie nécessaire dans les cas de psychopathie aigüe. Les progrès dans l’usage de l’électricité médicale sont appliqués dans toutes leurs modalités : galvanique, faradique, statique… L’action physiologique et thérapeutique de cette technique a un effet sédatif sur les névropathes. Grâce à des prises de courant placées dans les chambres, certains traitements peuvent être appliqués au lit même du malade.
Des bains de lumière, des salles de luminothérapie, des appareils à air chaud complètent l’outillage thérapeutique. Les effets curatifs du radium sont utilisés sous forme d’émanation, de bains radio-actifs et d’eau radifère ainsi que par application directe.
Sur place, un laboratoire de recherches biologiques et cliniques permet de faire des analyses indispensables au traitement des différentes maladies de la nutrition : obésité, goutte, troubles de l’estomac, de l’intestin, des reins… Des salles de pesée permettent d’établir des régimes appropriés à chaque cas.
Les soins sont assurés par les fondateurs et directeurs de la clinique : les Docteurs Bour et Antheaume et par le Docteur Trepsat, médecin résidant. Il y a aussi deux internes en médecine et un chef de laboratoire, des infirmières. Les médecins qui adressent leurs malades à la clinique peuvent y continuer leurs soins.
Il n’existe pas d’archives privées sur la clinique des Docteurs Bour et Antheaume : noms des malades, factures et autres documents. Malgré tout, il est possible de penser, en raison du luxe des habitations et des techniques de soins sophistiquées, qu’elle s’adressait plutôt à une clientèle aisée.
Pendant la Première Guerre Mondiale, le sanatorium installa une « ambulance » qui accueillait les blessés, les malades (il y eut notamment des typhiques), en provenance du front des opérations.
Des infirmières professionnelles, mais aussi des bénévoles recrutées sur place et parfois fort jeunes, s’engagent pour soigner les blessés et les malades, leur apportant en outre, un peu de réconfort moral. Nombre de ces malheureux soldats moururent au sanatorium : quelques uns sont enterrés dans l’ancien cimetière, le long du mur du fond.
Quelques années avant sa mort, l’une de ces infirmières bénévoles continuant d’aller y saluer « ses blessés », dont elle parlait toujours avec grande émotion.
En 1915, a lieu un évènement insolite : Dans la crypte de la Reine Hortense est déposé un cercueil de plomb renfermant le corps du Comte Nadasdy, sujet austro-hongrois, mort au sanatorium de Malmaison où il était hospitalisé depuis près de deux ans, après avoir contracté une encéphalite au cours d’un voyage en France avec sa famille. Etant donné son état, le gouvernement avait autorisé son hospitalisation en France malgré la guerre. D’un commun accord, le maire et le curé avaient déposé le corps du malheureux dans le caveau mortuaire de la Reine Hortense en attendant de pouvoir le rapatrier dans son pays. Cela créa un petit scandale quand la presse révéla la présence de cet ennemi au côté de la fille de Joséphine.
De nombreuses personnalités, en particulier du monde politique, vinrent dans la clinique se reposer du surmenage des affaires. Nous pouvons citer : Pierre Baudin, ancien président du Conseil Municipal de Paris qui y mourut ; le président Deschanel après sa démission de l’Elysée. Dans un journal « L’Illustration » du 11 décembre 1920, le Docteur Antheaume donne de bonnes nouvelles sur sa convalescence. La clinique a également accueilli des personnalités littéraires et artistiques : Maurice Ravel ; les derniers jours en 1924 de Léon Bakst, le décorateur des Ballets russes ; Georges Feydeau atteint en 1919 de dérèglements psychiques causés par une méningo-encéphalite syphilitique diagnostiquée par le Professeur Sicard, chef de service à l’Hôpital Necker, est envoyé à la clinique du Docteur Bour. Le Professeur Sicard y est médecin consultant et vient visiter ses patients trois fois par semaine. Georges Feydeau va y rester pendant un an et demi, avec alternance de crises violentes (délire mégalomaniaque, dépersonnalisation) et de périodes calmes allant jusqu’au mutisme. Lors d’une visite de son ami Sacha Guitry, qui le trouve bien et lui demande :

  1. « Mais pourquoi restes-tu ici ? 
  2.  Il paraît que c’est bon pour moi »

Puis Sacha Guitry demande au docteur :

  1. « Pourquoi est-il toujours enfermé chez vous ?
  2. Monsieur Feydeau est fou. Ce matin encore, il m’a dit qu’il avait bavardé avec un oiseau
  3. Mais, Monsieur, à ce compte, il faudrait interner tous les poètes ».

Quand les deux amis se quittent, Georges Feydeau de retour dans sa chambre s’écrie : « Je ne sortirai plus d’ici, je vais donc mourir à Rueil ».
Il était lucide car il mourra dans sa chambre n°8 du pavillon des Tilleuls, le 5 juin 1921. Ce triste épisode évoqué dans la biographie de Georges Feydeau par Henry Gidel est le seul témoignage trouvé sur le séjour d’un malade dans la clinique de Rueil. Il reste anecdotique et ne fournit pas de détails sur les soins prodigués.
Lors de la Seconde Guerre Mondiale, la clinique fut occupée à partir du 14 juin 1940, comme en témoigne la lettre du Docteur Bour adressée à Monsieur l’Administrateur de Rueil en date du 12 septembre 1940. Cette occupation durera jusqu’au 24 août 1944.

Clinique Médicale                               Rueil-Malmaison, le 12 septembre 1940
          Du
Château de Rueil
-------------------
4, place Bergère
Rueil-Malmaison (S&O)                       Le Docteur Bour
Wagram 92-82                                  Médecine directeur de la Clinique
           Rueil 27                                            à
-------------------                          Monsieur l’Administrateur Municipal de Rueil

Monsieur l’Administrateur,
         La Clinique Médicale du Château de Rueil a été occupée en totalité par les troupes allemandes dès le 14 juin 1940.
         Mon personnel directorial qui était resté sur place, s’est installé dans un petit pavillon où se trouve un appartement privé à ma disposition.
         Jusqu’à fin mai, la Clinique fonctionnait normalement. Elle contenait alors 60 malades et 80 employés environ. Vers cette époque les malades ont été évacués et répartis dans diverses Maisons de santé du territoire.
         Tous les bâtiments, le matériel et le parc étaient en parfait état d’entretien. L’Etablissement confortable et luxueux comportait des salons, des chambres avec salles de bains privées, des installations techniques modernes… laboratoires… etc.
         Deux cents hommes de troupe environ ont pris possession de tous les locaux à raison de deux ou trois par chambre.
         L’installation a eu beaucoup à souffrir de cette occupation à tous points de vue. De nombreux camions et 70 chevaux ont été remisés dans le parc qui a été très abîmé.
         Dès le mois de juillet, une requête a été présentée à la Commandantur par l’entreprise de la Mairie de Rueil, pour que la Clinique soit rendue à sa destination médicale primitive, partiellement ou en totalité. Jusqu’alors cette requête n’a pas eu de suite favorable.
         Les compagnies intéressées ont été averties par mes soins que la consommation de l’eau, du gaz et de l’électricité ne m’incombait pas.
         Dès que les locaux seront définitivement libérés en partie ou en totalité, le constat des déprédations et des objets manquants sera régulièrement établi. D’autre part, il y aura lieu de procéder à l’estimation du préjudice causé dans l’exploitation.
         Je vous serais très obligé de vouloir bien communiquer cette lettre, le cas échéant, à l’Administration compétente.
         Veuillez agréer, Monsieur l’Administrateur, l’expression de ma haute considération.

Signé : Docteur L. BOUR

Le 16 mai 1947

ATTESTATION

Réquis. Im. JL/MAG

              Le Maire de RUEIL MALMAISON certifie que les dégâts mobiliers et immobiliers constatés dans la propriété de la Clinique et Sanatorium de la Malmaison, 4 Place Bir Hackeim, dans notre commune, sont dus aux troupes d’occupation allemandes et que, d’autre part, l’exploitation de cette clinique a cessé au moment de l’entrée des troupes qui ont occupé l’immeuble en logement et cantonnement, du 18 juin 1940 au 24 août 1944.
           La présente attestation est délivrée pour servir et valoir ce que de droit.
Le Maire,
Conseiller Général,

La clinique a connu une longue vie jusqu’à la mort du Docteur Bour en 1944 au moment où la transformation des conditions de vie et la création de la Sécurité sociale rendaient difficile l’exploitation d’un établissement de ce type. L’occupation de la clinique pendant la guerre a aussi contribué à son déclin. En 1946, son épouse cédait ses actions à un acquéreur d’un tout autre style, l’Institut Français du Pétrole.

D’après la communication de Francine DELACROIX
Au colloque sur le santé organisé à Versailles
Par la Fédération des Sociétés Historiques et
Archéologiques de Paris et de l’Ile de France.

 

 

Documentation :

Société Historique de Rueil-Malmaison

Article de Georges Poisson « Des champs de la plaine de Rueil à l’Institut Français du Pétrole