L’ABBÉ ROSENBERG, UN DRÔLE DE PERSONNAGE…
1ère partie

A Rueil, lorsqu’on parle de la fondation Cognacq Jay, on pense aux divers bâtiments construits sur le haut du Parc de Malmaison, donnant sur le chemin de Versailles, quartier Paradis.
Si Monsieur et Madame Cognacq Jay ont bien acheté cette propriété en 1899, ils n’ont pas construit tous les bâtiments, en particulier la grande bâtisse de style néo-gothique à trois étages ainsi que des pavillons et une chapelle préexistants.
La vente de 1899 a été faite par décision de justice car le précédent propriétaire, l’abbé Rosenberg était en fuite, poursuivi par ses créanciers et la justice.
Qui était donc cet abbé Rosenberg ? Un drôle d’homme à multiples facettes comme la suite de l’article le montrera.
Stanislas Jean Marie Rosenberg est né à Tours le 21 juillet 1851. Son père Louis Rosenberg est né à Stein dans le duché de Bade. Il épouse Hortense Mondemert, une jeune fille catholique et il se convertit au catholicisme. Il est professeur de musique dans les familles titrées et riches de la région. La famille Rosenberg comptera une dizaine d’enfants. Stanislas fera de brillantes études au séminaire de Tours, mais il refusera d’être prêtre dans une paroisse de campagne. Sans doute pensait-il déjà que cette carrière n’était pas assez lucrative et valorisante. Grâce aux relations de son père, il entre comme précepteur dans des familles titrées –noblesse d’Empire ou Ancien Régime- et surtout très riches. Il fut en suite nommé surveillant général du séminaire de Tours. Au moment de l’exécution des lois de Ferry en 1880, les jésuites ayant dû abandonner l’école Saint Grégoire Le Grand à Tours, l’abbé Rosenberg fut mis à la tête de cet établissement et sut le maintenir prospère jusqu’en 1885. C’est à cette époque que Rosenberg fut nommé chanoine de la cathédrale de Tours avec une prébende de 1400 francs. A peu près à la même époque, Rosenberg quitte Tours pour Paris pour devenir chapelain et précepteur de la marquise de B… (dit « Le Journal »). Cette dame très riche et pieuse accorda sa confiance à l’abbé dont les antécédents jusque-là étaient irréprochables.
Cette marquise présenta Rosenberg à son entourage et il fit la connaissance de la comtesse d’Albufera, que nous retrouverons longtemps à ses côtés et qui était la jeune sœur du duc d’Albufera.
A quoi ressemblait Rosenberg ?
D’après la fiche de signalement de la sûreté (1896), l’abbé est un homme d’environ 1,65m aux cheveux courts presque blancs. Il a un front haut, les yeux bleus, le nez assez fort et le teint pâle. Il est assez fort et porte des lunettes ou binocle.
Il a l’art du déguisement en religieux, civil, exotique pour éblouir les gens ou échapper à ses créanciers. Il parle trois langues : allemand, anglais et italien.
Monsieur Bernier (Canada) en parle en ces termes : « Le chanoine Rosenberg, nous nous en souvenons bien était un personnage à peu près dans la quarantaine, plutôt petit de taille, de manières aimables et simples. Il avait un large front pensant et les traits affinés. Sa parole était douce et pesée. (…) avec des formes d’une courtoisie parfaite, il apporta à tous ses mouvements la réserve que son indiscutable finesse lui signalait comme opportune et digne prudence. »


En 1901, lors du décès de son père, il se nomme : « Vicaire général de Monseigneur l’archevêque maronite de Chypre, chanoine prébendé de l’église métropolitaine de Tours, missionnaire apostolique ». De quoi éblouir ses futures dupes ! Mais que voulaient réellement dire ces titres ?
Dès cette époque, la vie de Rosenberg est une course à l’argent, l’argent des autres car il n’a pas assez de revenus personnels pour faire vivre sa nombreuse famille (parents, frères et sœurs) et satisfaire ses goûts de luxe.
Intelligent, doué d’une imagination fertile, sans scrupule, Rosenberg va échafauder des escroqueries en tous genres : elles iront de la donation d’argent sous couvert d’œuvres charitables (pas toujours réalisées) ou d’achats de terre en pays lointains en passant par l’escroquerie au mariage (annulation ou mariage frauduleux) avec utilisation illégale pour lui ou ses acolytes de vêtements ou titres religieux. Il fera d’énormes dettes chez les commerçants, les artisans et les notaires après achat de terres.
Mais Rosenberg ne jetait pas son dévolu sur n’importe qui. Il connaissait bien la nature humaine et savait profiter des ressorts, des faiblesses de chacun : une certaine naïveté, une grande piété, le désir de charité d’où les œuvres charitables des nantis, un grand respect du clergé et pour d’autres : l’orgueil, le goût de l’argent, de la notoriété… Sans ces préalables (fin XIXème siècle), on ne peut comprendre la réussite de Rosenberg, la confiance quasi-inébranlable de certaines de ses victimes. Par contre si on observe le cas des plaignants, ceux qui ont réclamé leurs dûs en justice, ce sont des petites gens de province, des artisans, un instant dupés, mais qui avec leur bon sens ont vite réalisé leur erreur.
Il vivra en parasite auprès des gens riches qui lui feront confiance comme la comtesse d’Albufera, qui l’aidera financièrement jusqu’à sa mort en 1895.
Il fera des affaires troubles avec des hommes d’affaires peu scrupuleux. Il profitera d’une manière éhontée de son état de prêtre et de l’aura que lui confère la fréquentation des grands de ce monde.
C’est donc cet homme complexe, beau-parleur, « faisant des publications mensongères » et soutirant de l’argent qui fera des dupes durant plusieurs années mais que la justice finira par rattraper.

AVIS DE DECES DU PERE DE ROSENBERG

Monsieur l’abbé Stanislas Rosenberg, vicaire général de Monseigneur l’archevêque maronite de Chypre, chanoine prébendé de l’Eglise métropolitaine de Tours, missionnaire apostolique, Monsieur et Madame Joseph Rosenberg, Monsieur et Madame Pierre Rosenberg, Madame Thérèse Rosenberg en religion Mère Marie-Stanislas des Ursulines de Blois, Madame Anne Marie Rosenberg en religion Mère Marie Josèphe de Sainte Ursule, Mademoiselle Gertrude Rosenberg, Mademoiselle Madeleine Rosenberg, Mademoiselle Catherine Rosenberg, Monsieur et Madame Louis Virey,
Monsieur Henri Rosenberg, Mademoiselle Mathilde Rosenberg, Madame Rives, Monsieur et Madame Paul Cabassou, Madame Auguste Mulotte, Monsieur et Madame Louis Rosenberg et leurs enfants, Monsieur et Madame Joseph Rosenberg, Monsieur et Madame Snoeck et leurs enfants, et toute la famille,
Ont l’honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu’ils viennent d’éprouver en la personne de :
Monsieur Louis ROSENBERG
Leur père, beau-père, grand-père, frère, beau-frère, oncle, grand-oncle et parent
Décédé le 21 janvier 1901 dans sa 80ème année
muni des sacrements de l’église.
Priez pour lui,
Chevreville pour Nanteuil-le-Haudoir (Oise)

 

ROSENBERG A RUEIL : PENSIONNATS ET LUMIERE ETERNELLE
Dès 1888, une sœur de Rosenberg se trouve à Rueil. C’est Anne-Marie Rosenberg en religion Mère Josèphe de Sainte Ursule. Elle a un brevet de capacité 2ème degré (Académie de Poitiers en 1874). Elle a été institutrice au couvent Sainte Ursule à Tours, en Angleterre puis au noviciat de Neuilly (1887-88).
En 1888, elle est maîtresse adjointe à l’orphelinat privé de Mademoiselle Henry, 31 rue du Château. Cette même année, son frère, l’abbé Rosenberg signe un bail de location avec la veuve d’Eugène Labiche, pour la propriété 18, rue du Château. C’est une belle propriété (5380 m²) avec un bâtiment principal couvert en tuile et ardoise, un petit bâtiment paraissant avoir servi de chapelle, un jardin d’agrément avec plusieurs petites constructions : jardin, potager et passage conduisant avenue de Marly.
En 1890, avec l’accord du maire, Catherine Rosenberg précédemment institutrice des enfants de la marquise de Bonneval, ouvre un pensionnat 18, rue du Château.
Nous avons peu de renseignements sur cet établissement qui sera éclipsé dans les mémoires par celui de la Lumière Eternelle. « Le Couvent de la Lumière Eternelle», c’est la grande réalisation de Rosenberg.
Pour comprendre la création de ce fameux couvent ou pensionnat de Rueil comme on l’appelait dans le village, il faut faire un retour sur Rueil en 1888-1890. C’est un bourg rural d’environ 9 600 habitants. Le village se presse autour de l’église, la caserne existe un peu à l’écart. De belles maisons bourgeoises se sont bâties –comme celle du 18, rue du Château- mais les deux grands domaines de Richelieu et Malmaison, ont disparu totalement ou en partie. Depuis 1877, ce qui reste du domaine de Joséphine est aux mains de promoteurs qui le lotissent avec plus ou moins de bonheur.
Grâce au cahier du géomètre Besche, on peut suivre dès 1891, les préparatifs de vente de la parcelle dite « La Garenne » sur le haut du parc de Malmaison, et que Rosenberg va acheter en 1892. Elle a une superficie de 47087 m², Rosenberg l’agrandira par de nombreux achats auprès de cultivateurs des environs. Mais avec Rosenberg, acheter ne veut pas dire payer du moins entièrement. Il paie le minimum légal, fait des promesses… et le temps passe.
Sur les feuilles du géomètre, en 1891-92, sous le titre « Abbé Rosenberg », on lit Madame la comtesse d’Albufera 66, avenue Kléber Paris,
A la fin des travaux, en 1895, on peut lire « irrécupérable ».


Dès les années 1892-93, la bâtisse de style néogothique et quatre pavillons vont s’élever sur « La Garenne ». Il y aura aussi une chapelle, une sorte de cloître (il existe toujours) et un petit monument dédié à la comtesse d’Albufera. Rosenberg lui devait bien ce témoignage car sans aucun doute, c’est elle qui a financé par personne interposée, l’achat et les constructions  de la Garenne. D’ailleurs, le couvent ou l’orphelinat, est « son œuvre » et sous son vocable.
Mais qui est cette généreuse personne ? Marthe Rosine Suchet d’Albufera (1856-1895) est la jeune sœur du duc Raoul d’Albufera (noblesse d’Empire) et de la marquise de Bonneval née Isabelle Suchet d’Albufera. Elle est chanoinesse de l’ordre de Sainte Anne de Bavière. Entièrement dévouée à Rosenberg, elle lui fournira des subsides, signera avec lui des achats très importants et même lui fera profiter d’une partie de son héritage. Rosenberg y fait allusion dans une lettre adressée à une personne canadienne. « Le Journal » dit que Rosenberg criblé de dettes, laissa sa part d’héritage à sa sœur Anne Marie d’où les achats de terrains à Malmaison en 1896.
Et malgré tous ces bienfaits, Rosenberg n’hésitera pas à la tromper avec une de ses fameuses « opérations » dont il avait le secret. Il avait introduit auprès de la comtesse une certaine Fanny Rives. Celle-ci meurt en 1883, soi-disant « en odeur de sainteté ».
Quels arguments ont-ils été avancés pour cette qualification ? Aucune trace … Mais après sa mort, « sa sainteté » va bien servir la famille Rosenberg. En effet, Fanny Rives va devenir l’inspiratrice non pas morale mais financière de la comtesse d’Albufera. Celle-ci entendra les « voix » de F. Rives, prodiguant des conseils pour aider Rosenberg dans ses œuvres de bienfaisance…
J’ai retrouvé la trace de Fanny Rives … dans le tombeau familial des Rosenberg au cimetière Montparnasse. Elle repose auprès du père, de la mère de Rosenberg et d’autres membres proches de la famille. Sa mère, Madame Rives figure en bonne place dans l’avis de décès de Louis Rosenberg, père de l’abbé, décédé en 1901. Peut-être est-elle une nièce de l’abbé ou une cousine ?
En 1892 et après, Rosenberg est propriétaire de la Garenne et fait construire les bâtiments du couvent de la Lumière Eternelle. Ce pensionnat religieux est « la fondation de la comtesse d’Albufera ». La publicité ainsi que des documents officiels donnent une image sérieuse, studieuse et morale de ce pensionnat.


« Voici la publicité :
La comtesse d’Albufera a fondé à la Malmaison un couvent où les jeunes filles étrangères qui désirent terminer leur éducation par l’étude de la langue et des arts français trouvent un séjour délicieux confortable où les meilleurs professeurs :

  1. un peintre, un sculpteur, un architecte et les plus célèbres professeurs de musique sont attachés à la maison.

Les cours sont complétés par des leçons faites aux musées et dans les monuments et par l’assistance aux grandes auditions musicales de Paris. »
Ces textes accompagnent une gravure vue par quelqu’un qui serait du côté droit de la nationale vers Saint Germain. Le bâtiment principal de la Lumière Eternelle se dresse au sommet d’une petite colline verdoyante. Les pavillons, la maison sont éparpillés parmi les arbres. A côté du couvent, il y a peu de grandes maisons dans le parc. Le château est toujours là en mauvais état. Il ne sera racheté et réhabilité qu’en 1896. L’ensemble du paysage donne une impression de calme, de vie saine dans une nature quasi intacte.
Reste à comparer avec la réalité, car après la fuite de Rosenberg en 1898, les langues se délient et on se demande comment il a pu berner le monde aussi longtemps et en toute impunité.
Après la fuite (préparée) de Rosenberg, les journaux s’emparèrent du scandale et donnèrent une toute autre vision de la vie au sein de la « Lumière Eternelle ». Leurs dires sont à prendre avec réserve mais leurs textes sont parsemés de devis, de calculs de l’abbé Rosenberg, que l’on retrouve plusieurs fois dans son parcours, dans ses lettres. Selon « Le Journal », une ancienne pensionnaire de la Lumière Eternelle leur a livré ses souvenirs. La responsable du pensionnat était la chanoinesse Marie-Josèphe un peu hautaine.


Il y avait environ cinquante pensionnaires de 8 à 23 ans. Rosenberg et sa famille vivaient dans la grande bâtisse, les pavillons servaient de dortoir et de réfectoire aux orphelins. Il n’est pas précisé le nombre d’orphelins et le nombre de pensionnaires ayant encore leurs parents. Il n’est pas question non plus d’étrangères venant perfectionner leur français comme le clame l’affiche du musée. Ces enfants travaillent : les plus jeunes fabriquent des couronnes mortuaires, d’autres avec des métiers à tisser, confectionnent une sorte de jersey. Rosenberg avait ses filières pour vendre les produits de la Lumière Eternelle. Des adolescents pratiquaient le jardinage, pour certains, Rosenberg avait des projets … que nous verrons plus loin. Pas de traces de professeurs.
Mis à part les actes notariés et les devis de travaux, le nom de l’abbé Rosenberg n’apparaît guère dans la marche du pensionnat, c’est une fille Rosenberg qui le dirige.
En fait, on ne sait pas grand chose sur les activités pédagogiques, pratiques du pensionnat durant les quelques années de son fonctionnement : pensionnat ? orphelinat ? école ? quels diplômes ou niveaux pouvaient avoir les jeunes gens ? Que sont-ils devenus ? La justice ne s’étant intéressée qu’aux dettes de Rosenberg, nous n’avons aucun document fiable sur la vie du pensionnat.
« Le Journal » insiste sur la vie peu réglée de la Lumière Eternelle : les rentrées d’argent sont inégales (dans le temps) et le gaspillage est monnaie courante surtout pour la famille Rosenberg : 600 ampoules électriques qui éclairent le pensionnat, viande donnée aux chiens, peu de vérification des factures souvent « enflées », pourboires disproportionnés aux services… Il ne faut pas oublier que, pendant que se déroule la vie à la Lumière Eternelle, Rosenberg continue ses escroqueries d’où des « haut et des bas » financiers !
Il est dit aussi que Rosenberg est protégé par le maire de Rueil Monsieur Bouillé, qui est le médecin de la Lumière Eternelle. Mais vers 1897-98, les dettes s’accumulent et pour les « éponger », la justice décide la vente du domaine de la Lumière Eternelle. Elle a lieu (terres et bâtiments) le 6 juillet 1899 avec Maître Tissu avoué à Versailles. D’après le texte du Tribunal, Rosenberg est absent et il doit beaucoup d’argent. La vente du domaine se fait en deux lots –et à la bougie-. Le premier lot (bâtiment, meubles et terres) est acheté par Théodore Cognacq, négociant (cent soixante dix mille francs). Le deuxième lot (1ha 37a 28ca) est acheté par Monsieur Tuck (trente mille francs). Puis en 1900, c’est le tour de la maison 18, rue du Château (5380 m²). Messieurs Tissu et Pellerin, avoués à Versailles, exécutent l’adjudication décidée par le Tribunal de Versailles à la requête de Monsieur Thevenet, propriétaire, demeurant à Jouet sur l’Aubois (Cher) pour neuf mille francs.
Le cahier d’enchère date du 30 mars 1900. Quels sont les autres créanciers : M. Pautté (Nièvre), M. Grasson (Nièvre), M. Tertullien (30000F), M. Detouillon (7000F), Mme Remond (8000F), Melle Guerreau (7000F), M. Louat (4000F), une obligation solidaire de 75000F souscrite par Rosenberg et la comtesse d’Albufera. Rosenberg a aussi fait un prêt de 100000F auprès de G. Berthier, banquier à Auxerre…
En fait, les sommes dues par Rosenberg sont supérieures au prix de la propriété. Il est à remarquer que la majorité des emprunts faits par Rosenberg sont en province.


Lors de la vente de la « Lumière Eternelle », Rosenberg est en fuite, mais il l’avait prévue et avait préparé une retraite discrète. Nous le retrouverons à Ableige et Chevreville toujours guidés par « Le Journal ».
Le couvent de la Lumière Eternelle sera transformé par le couple Cognacq-Jay en un centre social réservé aux employés de la Samaritaine. Il y aura un pouponnât (crèche), une maison de convalescence et une maison de retraite.


Voici quelques dates connues qui jalonnent la présence de Rosenberg et de sa famille à Rueil :

  1. 1888 : Anne-Marie Rosenberg est maîtresse adjointe au pensionnat de Melle Henry
  2. 1888 : Rosenberg signe un bail avec Mme veuve Labiche pour la propriété 18, rue du Château
  3. 1891 : Rosenberg achète la maison Labiche 18, rue du Château
  4. 1892 : Rosenberg achète le terrain de la Garenne dans le haut du domaine de Malmaison. Il l’agrandit par divers achats.
  5. 1893-94 : Rosenberg fait construire les divers bâtiments du couvent de la Lumière Eternelle.
  6. 29 avril 1895 : la comtesse d’Albufera achète le château de Malmaison et des terres (6ha 98)
  7. mai 1895 : la comtesse d’Albufera meurt. Son frère et sa sœur sont ses héritiers. Elle laisse du bien à Rosenberg qui s’empresse de le léguer à sa sœur Anne-Marie, car il a des dettes.
  8. 1896 : construction et inauguration de la chapelle de la Lumière Eternelle. Grande vente par lots de ce qui reste du domaine de Malmaison. Les héritiers de la comtesse d’Albufera revendent les achats faits par leur sœur en 1895. Le château de Malmaison passe aux mains de Monsieur Iffla Osiris. Anne-Marie Rosenberg achète de nombreux lots lors de cette vente : 6ha 82a 62ca.
  9. 1897 : Anne-Marie Rosenberg commence à revendre certains lots achetés en 1896 (M. Bridault : 7500 m² …)
  10. 1898-99 : c’est la faillite. Les dettes s’accumulent. L’abbé Rosenberg s’enfuit. Quarante chariots chargés de meubles et autres quittent la Lumière Eternelle pour la salle des ventes.

Denise Marie-Vignal,

Bibliographie :

    • Archives : étude de Maître Thomas, Bougival
    • « Le Journal » Fonds Cramail
    • Archives de Versailles
    • Archives du cimetière de Montparnasse
    • Archives de Seine et Oise
    • Dossier du géomètre Besche

    L’ABBÉ ROSENBERG,
    UN DRÔLE DE PERSONNAGE…
    2ème partie

     

    1- Ses escroqueries diverses :
    Fin XIXème siècle, dans la bourgeoisie catholique, le divorce existe mais n’est pas admis sur le plan religieux. Seuls sont reconnus quelques cas d’annulation. Ceux-ci s’obtiennent auprès du Vatican. Pour Rosenberg, voilà une bonne occasion de se faire de l’argent.
    Madame X, dit « Le Journal », tomba dans le piège, le reconnut mais continua à faire une certaine confiance à l’abbé. Madame X vit dans le midi de la France, elle est en instance de divorce, elle vient à Paris pour tenter de trouver une solution pour la dissolution de son mariage religieux. De bonnes âmes lui parlent de l’abbé Rosenberg qui a, disent-ils, de très bonnes relations au Vatican. Mise en contact avec l’abbé Rosenberg, Madame X l’invite dans un bel appartement loué pour l’occasion autour d’une bonne table. L’abbé Rosenberg arrive suivi de plusieurs personnes dont un « monsignor », sans doute un acolyte de l’abbé. Madame X est éblouie par le faste et les promesses des « prélats », elle donne une avance à l’abbé car son divorce n’est pas encore enregistré. Mais voilà que quelqu’un avertit Madame X des agissements peu scrupuleux de Rosenberg. Lorsque celui-ci revient chercher le solde pour la dissolution du mariage, Madame X refuse. Mais Rosenberg ne se tient pas pour battu. Il propose à Madame X, à moindre prix, la bénédiction papale. Elle accepte, paie et reçoit un parchemin signé, décoré de sceaux… faux bien sur. Madame X n’y voit que du feu et revenue chez elle, expose son parchemin. Même détrompée, elle ne le retirera pas. Rosenberg empoche donc la somme et n’est pas inquiété car Madame X se tait.
    Cette fois-ci, Rosenberg a joué sur du velours. Mais parfois, la victime se rebelle et fait appel à la justice. C’est le cas de Madame Berthe Civet. Dans cette affaire, se joignent escroquerie à l’annulation au mariage religieux et malversation sur des capitaux que la plaignante avait placés chez le banquier Malleval sur les conseils de l’abbé Guillemin. Ces deux personnages se retrouvent souvent dans le sillage de Rosenberg.
    Voyons d’abord comment Rosenberg a conduit l’escroquerie au mariage. Il rencontre Madame Civet, vante ses relations religieuses, se fait avancer les « frais », … Quelques temps plus tard, elle reçoit ce billet :
    « Nous, Primat d’Orient, évêque par la grâce du Saint Siège et par bref spécial de sa béatitude l’évêque d’Orient, disons que l’instance introduite par Madame Civet à l’occasion de sa demande de nullité de mariage, est venue devant notre tribunal.
    Signons le présent pour servir ce que de droit.
    Pour le Primat d’Orient,
    Le secrétaire (illisible) »
    Madame Civet conçut des doutes au reçu de ce texte envoyé par Rosenberg, relatif à la dissolution de son mariage religieux. Elle porte plainte contre Rosenberg. Mais pour elle, l’affaire la plus importante, ce sont les sommes importantes déposées chez le banquier Malleval sur les conseils de l’abbé Guillaumin.
    Qui sont ces deux hommes ? Qu’ont-ils fait ? L’abbé Guillaumin est un ancien professeur de dessin au séminaire de Nogent-le-Rotrou ; le banquier Malleval fait des affaires douteuses. Madame Civet a connu l’abbé Guillaumin par l’intermédiaire d’une bonne dont le fils était pensionnaire chez l’abbé. Madame Civet rencontre Guillaumin, lui parle de la gestion de ses biens. Celui-ci l’oriente vers Malleval et l’escroquerie commence. Elle est démontée en 1902 au tribunal de Paris avec le juge Flory.
    En fait, ces deux hommes ont bâti leurs escroqueries en « jouant » sur les mots et en les changeant. Ainsi, Madame Civet dépose une somme X, demande son placement à un taux intéressant et se retrouve avec un soi-disant prêt à l’un des hommes. Théoriquement le prêt est remboursable mais Madame Civet ne reverra jamais son argent déjà dépensé. Guillaumin et Malleval vendront aussi des actions qu’ils devaient faire fructifier… Avant ce procès, Guillaumin avait envoyé une lettre à Madame Civet dont je donne un extrait :
    « La Providence ne bénira pas vos entreprises, croyez-le bien ; elle m’a envoyé vers vous et vous l’avez reconnu vous-même… »
    Ces phrases portent à rire quand on connaît la réalité ! Je ne sais quel fut le verdict de ce procès, mais les différents acteurs avaient déjà utilisé l’argent et Madame Civet ne rentra certainement pas dans l’intégralité de son bien. Rosenberg et Malleval avaient déjà pris la fuite. Seul l’abbé Guillaumin essuya les foudres de la justice.
    Un aperçu des hommes qui ont entouré l’abbé Rosenberg, et qui ont pris part de façon active ou indirecte aux escroqueries :

    1. abbé Guillaumin : ex-professeur de dessin au séminaire de Nogent-le-Rotrou. Il a été impliqué dans le procès de Madame Civet,
    2. le banquier Malleval : il a fait des affaires douteuses avec ou sans Rosenberg,
    3. Gadobert Benjamin : c’est un homme d’affaires. D’après « Le Journal », il semble avoir été dupé par Rosenberg,
    4. Des prêtres du clergé du Pas de Calais qui « orientaient » des gens vers Rosenberg en connaissance de cause,
    5. Mgr Mourade : a beaucoup aidé Rosenberg par ses relations, a créé avec lui « La Revue catholique »

    2- Ses fuites :
    Après la grande faillite qui privait Rosenberg de ses maisons à Rueil, il semble selon « Le Journal » que l’abbé eut une vie quelque peu étrange. Entre novembre 1901 et avril 1902, il joua tantôt le grand seigneur, tantôt l’homme d’affaires, le « tripoteur ». Il habitait sans doute dans des lieux prêtés par des amis mais début 1902, il échoua dans un hôtel voisin de l’Opéra. Pour continuer ses « opérations », il s’habillait, ou habillait ses acolytes avec des vêtements religieux, leur donnant des titres ronflants genre « monsignor ».
    Mais cela ne dura qu’un temps et en mars 1902, sur les indications d’une agence de location, il visita une petite maison à Ableiges près de Pontoise : deux salons, quatre chambres, cave, hangar à bois, poulailler … le tout pour un loyer annuel de 500F. Il espère ainsi échapper à ses créanciers et au juge Flory. Bien sur, Rosenberg ne donna pas son vrai nom et se fabriqua une identité tirée de la création de FannyStelle. Extrait du « Journal » : « Je suis canadien, français ; je m’appelle Montrose et je vis de mes rentes. Je possède au Canada des fermes immenses… ».
    Pour se présenter au propriétaire, il était vêtu d’un élégant costume cycliste en velours clair et coiffé d’un grand chapeau noir qui tenait du clergyman et du planteur… Il avait la tête rasée. Il n’apportait pas grand chose dans la maison et proposa de louer les meubles à 5% pour l’usage. La propriétaire n’eut pas confiance en lui et retira ses meubles.
    Rosenberg n’arriva pas seul à Ableiges, il vint avec deux pupilles : Anne-Marie et Monica, deux jeunes personnes sans doute du pensionnat de Rosenberg et quatre épagneuls ; les suivaient deux malles, quelques caisses, la literie, un orgue et un piano. A leur arrivée à Ableiges, les deux jeunes filles quittèrent rapidement leurs toilettes de ville pour des toilettes plus simples et visitèrent le village.
    Rosenberg lui, essayait de créer des liens avec les gens du village en utilisant leurs compétences. Il parlait longuement de ses « immenses propriétés au Manitoba ». Il racontait que pour aller à la messe, il fallait faire deux fois 42 kilomètres (distance de Fannystelle à Winnipeg). Les gens du village le crurent-ils ? Rosenberg allait deux ou trois fois par semaine à Paris par le train et en revenait plus ou moins joyeux !
    A Ableiges, Rosenberg faisait du bricolage, allait à la messe avec « ses filles » ou les menait à la fête du village. Mais le temps passant, Rosenberg s’assombrissait, les affaires allaient mal. Il laissa pousser sa barbe et sa moustache grises.
    Un soir, juste avant que son portrait ne paraisse dans la presse, il reçut la visite ultra-discrète et pourtant épiée, d’un couple inconnu au village. Le lendemain, Monsieur Montrose avait disparu laissant ses deux pupilles. Juste après la fuite de Montrose Rosenberg, les gens de justice arrivèrent, perquisitionnèrent durant plus de six heures la maison et emportèrent beaucoup de documents. Bien sur les journalistes arrivèrent derrière les gens de loi. Il ne restait que les deux jeunes filles éplorées, beaucoup de désordre, des fiches au nom de Rosenberg et des demandes d’annulation de mariage… Les jeunes filles refusèrent de dire si Monsieur Montrose était Rosenberg, mais le courrier répondit à leur place. Elles pleurèrent beaucoup et n’arrivaient pas à croire que « leur bon père » les avait laissées.
    Il semble que Rosenberg eut deux lieux de refuge au début du XIXème siècle : Ableiges où il vint avec ses deux pupilles et Chevreville où il vint avec sa famille.
    Les envoyés du « Journal » sont allés faire une enquête auprès des habitants du village où Rosenberg s’était réfugié avec sa famille. A la lecture de leur enquête, on comprend très vite que Rosenberg n’a pas réussi aussi bien dans le village qu’auprès de ses riches amis titrés. Grâce au vieux comte polonais qui fait office de gardien, les journalistes visitent la maison qu’occupaient la famille Rosenberg et leurs amis. Cette belle maison date du début du XIXème siècle. Elle appartient à une dame Daragon. Rosenberg l’a louée et voulait l’acheter ( !). Il en a commencé la restauration mais l’artisan ne voyant pas arriver de finances a tout arrêté.
    Tout d’abord, Rosenberg n’est pas sorti dans le village mais les 250 habitants de ce coin isolé étaient curieux et ont commencé à épier les faits et gestes de ce curieux prêtre de belle allure et de ses visiteurs nombreux et parfois voyants.
    Mais Rosenberg se fit repérer dans le village par plusieurs erreurs :

    1. d’abord il reçut beaucoup de monde jusqu’à 20-28 personnes par jour : femmes de tous âges, de toutes conditions, des laïcs, des prêtres français et étrangers,
    2. les rencontres joyeuses, bruyantes se succédaient et les habitants ne comprenaient pas ces « joueries » dans une maison dite « sérieuse ». Les gens de Chevreville ont même cru à de l’espionnage,
    3. il a voulu remplacer le desservant de la petite église –ce dernier l’évinça en lui demandant les papiers qui l’autorisaient à dire la messe.

    Rosenberg n’était pas content de ce refus, aussi il décida de dire la messe chez lui et pour cela, construisit à la hâte, une petite chapelle qu’il décora « avec les restes de sa splendeur » dit « Le Journal ». Tout un petit matériel liturgique était resté ainsi que des portraits de la comtesse d’Albufera. Quelques personnes vinrent à l’office chez Rosenberg. Mais le desservant fit placarder à l’entrée de l’église que lui seul pouvait célébrer la messe à Chevreville. Tout rentra dans l’ordre.
    Mais Rosenberg n’avait plus de crédit au village. Un fait le prouve : il devait, comme à son habitude, beaucoup d’argent dans le village. Or un jour, rentrant de Paris, il feuilleta devant le garde champêtre une liasse de billets. Il donna un billet de 1000F (en 1900) au garde champêtre et le pria a) de faire de la monnaie, b) de payer les créanciers. L’homme revint avec son billet intact car personne n’avait voulu lui changer, pensant à de la fausse monnaie.
    Je pense que Rosenberg vivait à Chevreville sous son vrai nom et son état religieux, car j’ai trouvé l’avis de décès du père Rosenberg en janvier 1901 avec l’adresse de Chèvremont sur Oise. Cet avis de décès est assez curieux dans la situation de Rosenberg : il est en fuite, recherché par le juge Flory et il porte à la connaissance de ce monde, le lieu de sa retraite !! Rosenberg quitte Chevremont avec sa famille, « oubliant » de régler gages et fournisseurs. Il disparaît dans la nature.


    3- Le procès de 1918 :
    Je ne sais ce qui lui arriva durant plusieurs années, mais il reparut en 1918 pour un procès d’escroqueries, faux, usages de faux… On le croyait mort. Peut-être que, durant ces années « obscures », Rosenberg vécut à Paris, se déguisant, vivant chez des amis, parcourant la province pour faire des dupes.
    Il comparaît devant la cour d’assise de Seine et Oise à Versailles.
    De quoi l’accuse-t-on ?

    1. de fausse signature auprès d’un notaire : il signe Mondemer de Saint René, pourquoi ce nom ? Mondemer est le nom de sa mère, avec une rallonge, c’est plus chic ! Le notaire dépose plainte le 8 septembre 1916.
    2. de faire des « offres » au nom de Mondemer.
    3. de se faire faire un crédit imaginaire.
    4. d’avoir escroquer plus de 8000F à Monsieur Bouillet en lui promettant des assurances lors d’un accident.
    5. d’avoir laisser des dettes auprès de Monsieur Chamine, entrepreneur à Saint Remy en Chevreuse.

    Pour tous ces faits, il est condamné à deux ans de prison et à une amende. Cela se passe le 11 juillet 1918, et surprise ! Le 13 septembre 1918, le Président de la République (Raymond Poincaré) réduit d’un an la peine de Rosenberg. Pourquoi ? Protection ? Amnistie ? Etat de santé ? Grandeur et décadence pour Rosenberg, lui qui avait vécu presque princièrement et qui en était réduit à des petites escroqueries pour survivre.
    Que s’est-il passé ? Tous ses biens ont été vendus pour payer ses dettes, sa protectrice la comtesse d’Albufera est décédée. Sa malhonneteté est connue dans son cercle habituel et on ne lui fait plus confiance.
    A partir de ce procès, j’ai perdu la trace de Rosenberg. A-t-il vécu à Paris ? Chez qui ? On n’aime pas le scandale chez les gens « bien ». L’ont-ils encore soutenu ? Est-il mort dans un petit village-refuge ? Il n’est pas dans le caveau familial, ni à Fannystelle au Canada. (Si un des lecteurs connaît la fin de vie de Rosenberg, je serai très intéressée).

     

    ROSENBERG ET LA COMMUNAUTE DE FANNYSTELLE AU CANADA
    Rosenberg et les achats de terres lointaines pour créer des communautés chrétiennes :
    L’époque est au prosélytisme religieux. Il faut amener des âmes « égarées » dans le giron de l’église catholique, en créant des communautés. Rosenberg va donc utiliser ces idées pour renflouer ses finances.
    Selon « Le Journal », l’abbé Rosenberg va en Italie et réussit à intéresser des banquiers et des capitalistes romains à un projet d’installations chrétiennes en Amazonie. Il récupère de grosses sommes et revient en France avec un groupe de personnes. La communauté ne vit jamais le jour… « Le Journal » révèle l’envers du décor : Rosenberg versait de grosses oboles au dernier de Saint Pierre et obtenait de la Secrétairerie des titres de noblesse qu’il offrait à ses généreux donateurs. Riches et titrés !! Mais c’est avec la création de Fannystelle au Canada, que Rosenberg est allé au bout de ses projets un peu fous et de ses calculs.
    En cette fin du XIXème siècle, le clergé catholique de la province du Manitoba, s’inquiète de l’influence anglaise donc de l’influence de l’église anglicane. D’après les lettres échangées entre Rosenberg et diverses personnes religieuses ou laïques du Manitoba, plusieurs français se sont déjà installés, mais plutôt comme pionniers dans ces immenses terres en friches.
    Mais il faut peupler, occuper la place dans la province. On prospecte alors en France pour recruter des hommes aisés, catholiques prêts à aider financièrement ou par leur présence, la création de centres francophones et catholiques. Par ses fréquentations avec les familles riches et pieuses, Rosenberg eut connaissance de ces projets et vit tout de suite quels bénéfices il pouvait en tirer.
    Voici un texte édité par « Le Journal » au sujet des projets financiers pour l’installation de jeunes gens fortunés au Canada :
    « Achat d’une ferme au nom de la famille dont le rendement serait confié au tuteur du jeune homme. Environ ………………………… 40 000F
    maintenant ………………………….………………………………………   5 000F
    et à mettre en banque pour être tirés selon les besoins du jeune homme la première année à mettre au nom du tuteur qui lui sera garanti comme propriété …………………………………………………………………… 15 000F
    Le tout en récompense de ses services, ce qui fait : 60 000F »
    Pourquoi choisir le Canada, comme centre de colonie française ?

    1. le point de vue politique et géographique : montrer les tendances des Etats-Unis, contrepoids du Canada (grand comme l’Europe) à cette puissance des Etats Unis, importance pour la France d’y recouvrer l’influence prépondérante
    2. le climat
    3. les facilités de la culture et de l’élevage
    4. les impôts presque négligeables
    5. l’exonération du service militaire
    6. le milieu moral religieux et simple
    7. le remède contre l’isolement »

    La phrase 7 et d’autres prêtent à sourire quand on connaît :

    1. la réalité du pays
    2. la réalité de l’organisation.

    D’autre part, le mot « tuteur » revient souvent. Qui est-il ? Quelle confiance peut lui faire le jeune homme ? Je ne sais combien de familles se sont laissées convaincre mais je sais qu’une famille a pris des renseignements sur cet exil, a vivement réagi et a gardé son fils en France !
    Si je peux raconter avec une certaine précision cette histoire qui se passe très loin de Rueil, c’est grâce à l’aide de Monsieur Coulon, journaliste, parisien d’origine mais vivant depuis de longues années au Canada. Il s’est intéressé à Fannystelle, donc à Rosenberg. Il a eu des contacts avec l’actuelle famille Albufera. Il m’a transmis divers documents des archives de Fannystelle et des renseignements sur les divers acteurs de la communauté.
    D’abord, pourquoi ce nom de Fannystelle ? (Etoile de Fanny) en souvenir de Fanny Rives, amie de la comtesse d’Albufera (soi-disant morte en odeur de sainteté !) Un buste de cette personne sculpté par la duchesse d’Uzes existe toujours en face de la chapelle de Fannystelle. Pourquoi le Manitoba qui, nous le verrons plus loin n’était pas une région très appropriée pour des pionniers en agriculture ? Sans doute à l’instigation du sénateur Bernier responsable aussi de l’éducation qui souhaitait très fort un village francophone et catholique. Dans un livre écrit cinquante ans plus tard, Bernier fils, parle de l’appui indéfectible de son père pour cette communauté dont l’existence dit-il, a tenu parfois à un fil !
    Mais avant d’aller plus loin dans les relations, les problèmes et en fait la petite réussite de Fannystelle, je pense qu’il faut planter le décor et voir comment se présentait sur divers plans la région ou l’abbé Rosenberg va faire installer le village. Depuis le traité de Paris (1763), le Canada appartient à la Grande Bretagne et en 1791, il est partagé en deux régions : Haut et Bas Canada. La province du Manitoba où va se construire Fannystelle est dans le Bas Canada, qui a gardé des coutumes françaises et la religion catholique. Cette région est appelée aussi Prairie (ancienne plaine marécageuse qui, bien drainée, peut devenir une région céréalière).
    En 1890, le Manitoba compte 153 000 habitants dont 25% de métis et d’indiens. La capitale est Winnipeg. Fannystelle est à 42 kilomètres de Winnipeg et 2 000 kilomètres de Montréal. Le climat est rude. Dans une lettre adressée à la comtesse d’Albufera, Monseigneur Taché, archevêque de Saint Boniface (paroisse de Fannystelle) écrit que l’endroit est beau mais que l’accès à l’eau est difficile. Jusqu’en 1980, le village sera alimenté en eau par camion citerne.
    D’autre part, la situation économique n’est pas très favorable : Winnipeg se remet à peine d’une dépression commencée en 1882-83. Certaines personnes vivent encore sous des tentes. Les cultures céréalières commencent à peine et l’élevage est contrarié par des périodes de sécheresse (déjà) et des hivers très durs (-20 à –25°). On est loin du pays enchanteur décrit par la publicité de Rosenberg. Comme dit Monsieur Coulon, ceux qui sont restés venaient de régions encore plus pauvres et ne possédaient rien.
    Un autre obstacle se dresse entre la France et Fannystelle : les distances. Pas d’avions à cette époque, le bateau, le train, la carriole vous amènent au village…
    A la fin du XIXème siècle, au Canada, le train part de trois ports : Halifax, Québec et Montréal. En partant de France, il faut soit aller à Liverpool, soit aux USA, et prendre un autre bateau pour le Canada. En arrivant à Montréal, il faut compter trois jours de train pour rejoindre Winnipeg. Restent 42 kilomètres pour aller en carriole ou à pied à Fannystelle. Ouf ! Il fallait du courage, de la persévérance et une âme de pionnier pour aller et surtout rester à Fannystelle où tout était à construire.
    J’imagine Rosenberg habitué aux hôtels douillets, à la vie confortable chez ses riches amis ou à la Lumière Eternelle. Pas étonnant qu’il ne soit resté que trois jours à Fannystelle !
    Malgré cet environnement difficile, la construction de Fannystelle avance peu à peu. Dans une lettre du 3 avril 1889, Rosenberg recommande à Monsieur Bernier, deux français : le vicomte de la Borderie et le vicomte de Saint Exupéry, ruinés mais qui espèrent « se refaire » au Canada. Puis il expose sa conception dans la création et le peuplement de Fannystelle :

    1. il fera un dépôt dans un délai de trois ans d’un capital important contre l’acquisition de 500 ha dont lui-même sera propriétaire,
    2. il veut faire de Fannystelle, un centre de colonisation chrétien catholique,
    3. il le peuplera avec des ouvriers chômeurs de France et des jeunes gens de son orphelinat habitués aux travaux agricoles,
    4. il fera construire une chapelle et envoyer un prêtre missionnaire « absolument dans mes idées » écrit Rosenberg.

    Après ces bonnes paroles, l’homme d’affaires reparaît. Rosenberg veut un contrat avec les futurs pionniers et l’achat d’un terrain qui, au bout de quelques années le fasse rentrer dans ses frais grâce à la plus value. Puis il parle de la situation du dit-terrain. Il le voudrait près du Docteur Auger ( ?) Les mois passent et le 21 septembre 1889, l’église de Fannystelle est inaugurée par Monseigneur Faraud, évêque français des Missions du Nord fixé à Saint Boniface.
    A côté de l’abbé Rosenberg, se tiennent le marquis de Bonneval, Pierre Berlioz, Henri de la Borderie, Félix de Caqueray, Pierre Gasperini, André Lafon, Pierre Rosenberg, Joseph le Verdois et Louis Allart.
    Du côté canadien, on retrouve Monsieur Bernier, surintendant de l’Instruction publique, des députés, des juges …
    L’abbé Rosenberg repart le 24 septembre, il ne reviendra jamais à Fannystelle. Son frère Pierre y reste. Quelques jours plus tard, le journal « Manitoba » écrit un article ultra-élogieux pour Rosenberg et sa générosité. A son retour, Rosenberg fit un tableau complet et sans doute idyllique de Fannystelle à la comtesse d’Albufera. Selon certaines sources (Journal) en 1889, seule la chapelle est construire. Les nouveaux arrivants logent chez l’habitant ou dans des maisons en bois. Tout est à faire et à importer dans ce grand pays loin de tout. Si certains s’y voyaient déjà en gentlemen farmers avec belles fermes et grands troupeaux… ils durent déchanter.
    Dès le début de 1890, des problèmes surgissent à Fannystelle. Dans une longue lettre de Rosenberg adressée à Monseigneur Tache, archevêque de Saint Boniface, il se plaint de difficultés paroissiales et de calomnies à son égard.
    L’abbé Muller ( ?) qui devait assurer un culte catholique à Fannystelle, démissionne et « fait du chantage » selon Rosenberg. Quand on le connaît, on se dit qu’il a encore trompé quelqu’un ! L’abbé Muller menace, pour diverses raisons que nous verrons plus loin, d’avertir et de « retourner » les familles Bonneval et Albufera (sans doute le duc) contre Rosenberg. Il voulait leur faire connaître les agissements de Rosenberg par rapport aux membres de la famille Gasperini qui dit-il, mourait de faim à Fannystelle faute de moyens financiers. Rosenberg se lance alors dans une démonstration confuse entre remise d’argent (somme entière ou partielle ?) contrat de l’un, de l’autre… relatifs à des fermes du village.
    Bien malin qui s’y retrouvera, qui saura ce que Rosenberg a réellement donné, signé … et quels sont les dus, les droits et avoirs de chacun.
    Dans cette lettre, deux mots intéressants reviennent :

    1. le mot « tuteur » pour le jeune Gasperini. C’est le système dont parlait le « Journal ». L’argent donné, les terres achetées des jeunes mineurs sont gérés par un tuteur. Qui sont-ils à Fannystelle ?
    2. Rosenberg parle souvent de sa « famille » et de son honneur… Il est vrai qu’elle le suivait, l’aidait et sûrement profitait de ses relations et de ses bénéfices.

    La communauté de Fannystelle semble avoir eu un développement laborieux : lettres, articles parlent souvent de finances, de moyens insuffisants, de fermes qui déclinent… Monsieur Bernier répond dans une lettre en 1901 à quelqu’un qui cherche à acheter une ferme déjà en activité :
    « … quant à celles (fermes) de Monsieur de la B… bien qu’elles soient encore aux mains de la succession (car Monsieur de la B… est mort) elles n’existent pour ainsi dire plus comme exploitation. Il faudrait remonter les troupeaux et refaire l’outillage. Sauf les terrains, tout serait à créer… »
    En 1898, Monsieur Allart est rentré en France, bientôt, ce sera Pierre Rosenberg (jeune frère de l’abbé Rosenberg, 1869-1954, mort au Vésinet); d’autres vont suivre et en 1902, le « Journal » parle déjà de pionniers anglais dans ou près de Fannystelle.
    Que reste-t-il de nos jours de cette lointaine aventure ?
    « Il n’y a plus d’école à Fannystelle depuis 1984. Les élèves fréquentent deux écoles voisines où se retrouvent mêlés francophones et anglophones, d’où assimilation. En 1976, il y avait 125 habitants. Le curé qui s’occupe de plusieurs paroisses en même temps, me dit qu’il en reste moins de 100 dont environ 50% parlent français… restent un marchand de bas et un petit restaurant » lettre de Monsieur Coulon (2001).

    Denise Marie-Vignal,

    Bibliographie :

      • Archives : étude de Maître Thomas, Bougival
      • « Le Journal » Fonds Cramail
      • Archives de Versailles
      • Archives du cimetière de Montparnasse
      • Archives de Seine et Oise
      • Dossier du géomètre Besche
      • Archives de Saint Boniface (Manitoba, Canada)
      • Correspondance avec Monsieur Coulon (Canada) que je remercie