UN MÉDECIN DE RUEIL SOUS LE SECOND EMPIRE :
LE DOCTEUR JULES GUIONIS

par Dominique HELOT-LÉCROART

 

Le 5 octobre 1849, Louis Napoléon Bonaparte, Président de la République, vient se recueillir dans l’église de Rueil, sur le tombeau de sa mère la Reine Hortense, et assister au service anniversaire célébré en ce jour.
Monsieur Cramail, Maire de Rueil, envoie un bref compte rendu de la journée, au Préfet de Seine-et-Oise : « …la cérémonie a été fort calme, mais vers la fin de la messe, Monsieur le Président m’a appelé auprès de lui pour me faire connaître qu’il voulait décorer Monsieur le docteur Guionis. J’ai donc fait former le carré à la troupe. Monsieur le Président a reçu là les autorités de la commune et l’Etat-major du 57ème de ligne, et ensuite il a remis la décoration à Monsieur le docteur Guionis. La joie universelle fut alors au comble. L’enthousiasme s’éleva à un taux extraordinaire. Ce fut après de bonnes et très gracieuses paroles que Monsieur le Président regagna Saint-Cloud à midi et demie ». Qui était ce médecin de Rueil qui eut ainsi l’honneur d’être décoré par le futur Napoléon III lui-même ?
Jules Guionis est né à Doué la Fontaine (Maine et Loire) le 27 novembre 1805, dans une famille de cultivateurs. Il manifeste très jeune un goût prononcé pour les sciences naturelles et la médecine. Il « monte » à Paris en 1822, faire ses études médicales sous la direction et avec les conseils de son compatriote Auguste Bérard qui fut un des grands chirurgiens de cette époque, professeur de clinique chirurgicale, membre de l’Académie de médecine, fondateur de la société de chirurgie. Guionis fut pendant plusieurs années son préparateur et resta toujours son ami.
Le 28 septembre 1830, il est reçu médecin à Paris et s’installe à Rueil. Trois ans plus tard, le docteur Lamoureux lui laisse sa clientèle, se réservant pour lui-même le titre de « chirurgien des pauvres », c’est-à-dire au service des malades suivis par le bureau de bienfaisance. Ce médecin installé à Rueil depuis 1803, était une des personnalités de la ville, longtemps membre du Conseil Municipal, il avait de plus, été attaché au service de l’Impératrice Joséphine en tant que médecin du personnel du château de Malmaison.
A cette époque, Rueil comptait environ 3417 habitants. Le personnel médical est assez réduit puisqu’on ne trouve que deux médecins : le jeune Guionis alors installé Place de l’Eglise à côté du pharmacien, et le docteur Millet âgé de 54 ans, ancien chirurgien major de l’armée, Parnot officier de santé, deux sages-femmes : Mesdames Subtil et Cuvillier, un pharmacien Etienne Bataille et une herboriste Madame Thuillier.
Cette même année 1833, Jules Guionis épouse Aglaé Biesta, âgée de 21 ans, fille d’Antoine Biesta, ancien notaire de Bougival et Maire de cette commune. Le père du marié, dit alors « propriétaire », n’est pas venu mais sa mère, son frère Aristide, notaire et Maire de Neuil, sa sœur, sa belle-sœur, son oncle maternel Pierre Vaslin, Maire de Doué, ont fait le déplacement jusqu’à Rueil pour cette cérémonie. Le marié apporte en mariage ses meubles, habits, livres de sa bibliothèque et les « collections d’instruments et objets d’art relatifs à sa profession », pour une valeur de 5 000 francs. De plus, ses parents lui donnent en dot la somme de 15 000 francs. La mariée, en plus de son linge, meubles et trousseau, estimés à 4 000 francs, apporte une dot de 32 000 francs composée en numéraire métallique d’or ou d’argent, et de diverses créances. Sa sœur aînée qui a épousé Jean Tixier, fabricant d’éventails à Paris, a reçu la même dot.
Le ménage s’installe rue de Maurepas, mais à peine 2 ans après son mariage, la jeune épouse meurt sans avoir eu d’enfant.
Le 15 avril 1836, Jules Guionis achète par adjudication une maison rue de Marly (rue Jean Le Coz) aux héritiers Domicille et Gémeau. Parmi ceux-ci, on trouve une fille Gémeau épouse de Joseph de Laider, maréchal de camp, député des Basses-Alpes et Auguste Gémeau, maréchal de camp, commandant le département de Vendée. Les Domicille possédaient également rue du Château, l’ancienne propriété de Sublet des Noyers, le ministre de Louis XIII.
La maison rue de Marly comprend salon, salle à manger, cuisine, cellier buanderie, 4 chambres au 1er étage et 4 autres au second, le tout sur un jardin de 3 500 m² s’étendant jusqu’à la rue Girouix. L’achat de cette maison est certainement réalisé en vue de son remariage à Paris en octobre de la même année avec Victoire Pauline Paillieux, âgée de 22 ans, qui apporte une jolie dot de 40 000 francs. Sa mère est décédée en 1827 et son père mourra en 1838. Trois enfants naîtront de cette union : Camille Pauline en 1837, Julie Pauline en 1840 et Jules en 1844.
Le docteur Guionis s’implique de plus en plus dans la vie ruelloise. Il est nommé en 1838, chirurgien aide-major au bataillon de la Garde nationale de Rueil et la Préfecture le nomme « médecin des épidémies » pour Rueil, Bougival, La Celle Saint-Cloud. L’épidémie la plus redoutée à cette époque est le choléra qui fait de nombreuses victimes. En 1849, il touche durement le département. Rueil ne déplore que huit victimes. Le bureau de bienfaisance a distribué médicaments et secours en nature, la classe pauvre étant la plus touchée. Des enfants restent orphelins et on ne sait où les mettre. « Je me plais à rendre un témoignage très favorable au zèle et au dévouement de Messieurs les médecins et particulièrement de Monsieur le docteur Guionis, médecin des pauvres », écrit Monsieur Cramail au Préfet. Le docteur Lamoureux étant décédé, a laissé sa place de médecin du bureau de bienfaisance à son confrère. L’épidémie frappera de nouveau en 1853-54, faisant cette fois seize décès.
Guionis a également la surveillance de la santé des « filles publiques » dans les deux maisons de tolérance de la ville, situées près de la caserne. En 1861, elles sont au nombre de sept. Il s’occupe de tous les frais et reçoit soit des maîtres de maison de tolérance, soit des filles : 1 franc par fille et par visite. Il n’a de compte à rendre à personne « attendu que vu la nature des opérations, il n’est pas convenable de faire figurer ces comptes aux comptes communaux dont ils ne peuvent faire partie ». Il se trouve encore dans les archives communales de Rueil, beaucoup de certificats signés Guionis, concernant les visites faites aux filles publiques assurant soit, qu’elles ne présentent « aucun symptôme syphilitique », soit « atteinte d’une blennorragie ».
Dès 1840, il fait partie du Conseil Municipal et le restera jusqu’à sa mort. A chaque élection, son nom remporte le plus grand nombre de suffrages. Sa popularité est très grande à Rueil.
Le 3 septembre 1857, il marie sa fille Camille au docteur Minochet Emile Chairou, originaire de Savigny sur Orge, lui-même fils de médecin. Né le 10 mars 1832, il a fait ses études de médecine à Paris. Il apporte en mariage, son mobilier, sa bibliothèque, « les instruments de sa profession » et 3 000 francs en argent comptant. Son père lui constitue une dot de 8 000 francs et sa grand-mère, veuve de Monsieur Dallemagne, ancien Maire de Corbeil lui offre une pendule et deux candélabres. La mariée en plus de son trousseau, objets mobiliers et de ménage, estimé à 6 000 francs, apporte en dot « la somme de 15 000 francs en la valeur de la clientèle de médecin que Monsieur Guionis possède dans Rueil et les dépendances de cette commune ». La clientèle sera remise à Chairou un an après le mariage. Pendant toute cette année, Guionis continuera de donner ses soins aux Ruellois, mais avec le concours du futur époux qu’il présentera comme devant le remplacer et auquel il pourra confier de temps à autre sa clientèle extérieure. Après cette année, il cessera d’être appelé comme médecin habituel, mais pourra exercer comme médecin consultant. Le docteur Chairou aura pour sa part d’honoraires, une somme de mille francs payable de 3 mois en 3 mois.
Le contrat de mariage est passé en la demeure des Guionis. Parmi les témoins, on peut noter la présence d’un oncle de Chairou, Adolphe Dallemagne, peintre de paysages d’un certain renom, élève d’Indres et Cogniet, et Adrien Cramail, Maire de Rueil.
Jules Guionis délaisse un peu sa clientèle ruelloise car il a besoin de repos et un poste important l’attend lui permettant de continuer à exercer tout en menant une vie plus régulière. Il est nommé en 1859 médecin en chef de l’Asile Impérial du Vésinet. Cet établissement vient d’être construit « pour recevoir temporairement des ouvrières pendant leur convalescence ». Chaque année, 5 à 6 000 convalescentes profitent des bienfaits de cette nouvelle institution comprenant 350 lits et 50 berceaux. Quinze sœurs hospitalières de l’ordre de la Sagesse assurent les soins. Les convalescentes sont envoyées par les hôpitaux, les bureaux de bienfaisance, les sociétés de Secours Mutuels. Elles viennent par le train où un compartiment leur est réservé et à Chatou, un omnibus de l’asile vient les chercher.
Le docteur Guionis est chargé du service médical. Il a sous ses ordres un médecin adjoint et trois internes. Il passe tous les matins à 8 heures, faire sa tournée des convalescentes et malades. Les maladies les plus fréquentes sont la fièvre typhoïde, la phtisie, les bronchites, rhumatismes, la « chlorose et la chloro-anémie ». Les convalescentes les plus nombreuses sont celles qui viennent à la suite de leurs couches avec leur bébé. « Ces femmes viennent chercher à l’asile le repos, une bonne nourriture et un air salubre ». C’est le médecin qui décide du jour de sortie des convalescentes. L’Asile Impériale du Vésinet est un succès comme celui de Vincennes pour les hommes. « La femme affaiblie par la maladie, incapable de reprendre l’humble travail qui soutient son existence, découragée, est souvent exposée à ne prendre conseil que de son désespoir […] Une halte salutaire entre l’hôpital et la vie active lui est ménagée dans un asile où elle trouve avec les soins matériels les plus attentifs, le recueillement, les bons exemples et les secours de la foi chrétienne ». En 1865, l’établissement est placé, par décret, sous le haut patronage de l’Impératrice Eugènie.
Le 28 octobre 1861, Monsieur et Madame Guionis marient leur seconde fille Julie à Achille Tournal « employé », plus tard caissier d’agent de change demeurant à Paris, mais dont les parents habitent Nanterre. Il est âgé de 31 ans, son père est un ancien capitaine d’infanterie. Il apporte en mariage une somme de 6 000 francs. La mariée reçoit de ses parents une dot se montant à 30 000 francs.
Déjà chevalier de la Légion d’honneur, Guionis est promu en 1865 au grade d’officier. Monsieur Cramail a chaleureusement appuyé sa demande auprès du Préfet disant que « Monsieur Guionis jouit à Rueil d’une très grande considération et ce nouveau témoignage des bontés de Sa Majesté l’Empereur à son égard serait vu avec plaisir. […] Monsieur Guionis a rendu comme médecin, de très grands services aux habitants de Rueil ». Il était de plus médecin du Prince Murat lorsque celui-ci résidait à Rueil, au château de Buzenval, et « médecin ordinaire » de Sa Majesté la Reine Marie-Christine, lors de ses fréquents séjours à Malmaison alors sa propriété. Il sera même décoré de l’ordre de Charles III d’Espagne avec le grade de commandeur, certainement dû à la reconnaissance de la Reine.
En 1867, il a la douleur de perdre sa fille Julie épouse de Tournal, âgée de seulement 26 ans, à Amélie les Bains. Elle avait deux fils, Achille Paul né en 1862 et Georges né en 1866.
Le 17 août 1868, le docteur Jules Guionis meurt en son domicile à Rueil, rue de Marly ; il n’a que 62 ans. Il a succombé dit le journal « La Concorde » : «après une longue et douloureuse maladie contractée dans l’exercice de ses fonctions ». Sa disparition ne laisse que des regrets. « La ville de Rueil a tenu à honorer convenablement l’homme intègre et le citoyen dévoué qui par son intarissable bonté, avait mérité le nom de père des pauvres. Toute l’administration, la compagnie des sapeurs-pompiers, la société de secours mutuels, le personnel du bureau de bienfaisance, suivis de toute la population de la ville, ont accompagné son convoi jusqu’à sa dernière demeure ».
Le Maire, Adrien Cramail à la séance du Conseil Municipal s’adresse à ses collègues en ces termes : « Permettez-moi Messieurs au nom et comme interprète du Conseil tout entier de vous prier de rendre un digne et légitime hommage à l’homme de cœur et d’honneur, au collègue bien aimé, au citoyen dévoué, Monsieur Guionis, que nous venons de perdre et de lui donner un dernier témoignage de notre profonde reconnaissance pour les longs et laborieux services qu’il a rendus, le plus souvent à la classe ouvrière pour laquelle il faisait abnégation de tous intérêts si même au contraire, il ne laissait son obole au pauvre malade. Je viens vous proposer Messieurs comme interprète du sentiment général du Conseil qui est aussi celui de la ville, d’offrir à la famille du docteur Guionis, dans le cimetière de la ville de Rueil, le terrain nécessaire à la sépulture et de prendre ensuite l’initiative du monument à élever à sa mémoire ». Tous approuvent entièrement le Maire et c’est à l’unanimité qu’est décidé d’offrir gratuitement à la famille le terrain pour la sépulture. De plus, une souscription publique est ouverte afin d’établir un mausolée « qui perpétuera la mémoire de l’homme de bien qui toute sa vie s’est dévoué au soulagement de l’humanité avec autant de courage que de désintéressement ».
La Préfecture approuve l’initiative « parfaitement justifiée » du Conseil Municipal et apporte son appui auprès du Ministre de l’Intérieur disant  que : « par son intelligence comme conseiller municipal et par son dévouement sans bornes comme médecin, Monsieur le docteur Guionis a rendu les plus grands services à la commune de Rueil, surtout à la classe ouvrière ». Un décret signé de Napoléon III autorise la concession gratuite et perpétuelle du terrain où est inhumé Guionis.
Le monument est conçu par Victor Hüe, architecte ruellois et construit par l’entrepreneur Durvy. Le devis se monte à 3 860 francs. La souscription est couverte en dix jours, les sommes récoltées allant de 50 centimes à 10 et 20 francs, et même 30 francs de Tourgueneff de Vert Bois, 50 francs de Jules Favre, 60 francs de Jameson le propriétaire du château de La Jonchère, 100 francs de l’Asile Impérial du Vésinet et de la Société de Secours Mutuels et 125 francs du Conseil Municipal.
Le corps du docteur Guionis est déposé dans le monument le 4 mars 1869. Madame Guionis s’installe dans la propriété de son gendre le docteur Chairou au 17, boulevard des Ormes, elle occupe une maison donnant sur l’impasse des Amazones. Son fils Jules après avoir commencé des études de médecine, abandonne cette profession, se marie dans l’Indre en 1880 et meurt 2 ans plus tard à Saint Yrieix (Haute-Vienne), étant directeur de l’usine à gaz. Elle-même meurt à Rueil le 30 juin 1887. Il ne lui reste comme héritiers que sa fille Camille veuve du docteur Chairou et deux petits-fils Tournal.
Le mausolée du docteur Jules Guionis est toujours présent dans le cimetière de Rueil, il a été récemment très bien restauré par la Ville rappelant ainsi aux Ruellois que là repose « un des hommes les plus éminents du département de Seine et Oise. Il avait conquis à Rueil et dans les environs, une popularité immense ».

 

RÉFÉRENCES GUIONIS :

    • Archives Municipales de Rueil, série D, correspondance Mairie, Etat-Civil
    •                                                   Série I 4/4       Registres Délibérations Conseil Municipal
    • Archives Départementales des Hauts de Seine, série O
    •                                                                              Série E
    • Archives Départementales des Yvelines, série E Bougival
    •                                                                   Journal « La Concorde » 23 août 1868
    •                                                                   série M 4 M 1/62, 7 M 22, 3 M 2/6
    •                                                                   volume des hypothèques de Versailles
    • « Les Etablissements généraux de Bienfaisance placés sous le patronage de l’Impératrice » Paris Imp. Impérial 1866