« Situons-nous maintenant à Rueil, dans le quartier des Châteaupieds, au 105 bis de l’avenue du Chemin de Fer, à quelques centaines de mètres de la gare. Une description de l’environnement ne sera pas inutile. Plantons donc le décor.
L’avenue du Chemin de Fer est une route départementale reliant à Rueil la route Royale, N 13 Paris-Cherbourg, à St-Germain-en-Laye via Chatou, Le Vésinet, Le Pecq. Elle n’était pas goudronnée – les routes ne l’étaient guerre à cette époque et les premiers « véhicules rapides » qui passaient, soulevaient d’opaques nuages de poussière, ce qui obligeait les riverains à arroser la chaussée. Ces véhicules – les premières voitures automobiles – étaient classés en deux catégories par les enfants : les silencieuses étaient des « électriques », les autres bruyantes, ô combien, étaient des « teufs-teufs » et portaient nom Darracq, Panhard, de Dion Bouton, Renault, et j’en passe. Les conducteurs crispés à des volants verticaux, portaient d’impressionnantes houppelandes en peau de bique, une casquette mise à l’envers, visière sur la nuque, et des lunettes à faire peur. Un peu m’as-tu vu, ils pressaient sans arrêt la poire de grosses trompes en cuivre, comme si les pétarades de leur moteur monocylindre ne les signalaient pas suffisamment à l’attention des passants : mais ce qui dominait dans le rythme de vie de la route, c’était le martèlement des fers de chevaux, martèlement nerveux des poneys fringants qui traînaient des bourgeois dans un petit « tonneau » ultra léger en osier tressé, celui plus raisonnable des fiacres privés et des fiacres de louage, celui lent et puissant des percherons aux jambes velues tirant fourgons de livraison, camions et tombereaux qui grinçaient invraisemblablement. Parfois un des percherons fourbu s’effondrait sur la chaussée. Les badauds faisaient alors cercle pour voir un cheval tombé et assister, parfois sans broncher, à des scènes atroces dont le souvenir, encore aujourd’hui, me soulève le cœur. J’entends encore, comme si c’était hier, le claquement horrible sur les flancs d’un animal qui n’en pouvait mais, de la lanière mordante en cordelette tressée d’un fouet court que maniait à tour de bras une brute avinée.
Evoquera-t-on le martyrologue de tous ces chevaux de la Belle époque confiés à des charretiers tortionnaires …
Mais la route, artère vibrante, avait d’autres pulsations de vie. Le dimanche matin, c’était le passage de nuées de cyclopédistes en formation si serrée qu’elle s’étendait sur toute la largeur de la chaussée. Nuée bruyante actionnant des centaines de timbres, criant ou chantant. Il y avait des cavaliers seuls, d’autres sur des tandems, des hommes, des femmes en jupes-culottes presque scandaleuses, walkyries de la bécane, qui portaient de petits canotiers de paille fixés au chignon par de longues épingles à chapeau, avec, en guise de ruban, une écharpe écossaise qui flottait au vent.
Mais l’avenue avait aussi ses moments de torpeur, où il ne se passait rien. Le silence alors pesait, n’était secoué que par les cris familiers des marchands et les flonflons des musiciens ambulants, petites formations de 3 ou 4 musiciens, dont l’âme était le piston trillant les polkas à la mode. Quant aux marchands ou artisans de petits métiers, ils étaient, à part le marchand d’eau, tous venus là du fond des temps. Il y avait le réparateur de porcelaine qui faisait précéder son annonce chantonnée « réparateur de porcelaine » de l’air aigrelet d’un petit hautbois – ou bien c’était l’affûteur de couteaux-ciseaux, agitant une cloche – ou le vitrier criant bien fort « vitrier, carreaux cassés ». Quant au marchand de peaux de lapins, c’était par une mélopée qu’il se manifestait « peaux d’lapin, chand peaux d’lapins ». Plus rarement, il est vrai, on voyait passer un des derniers marchands de plaisir, criant « chand d’plaisir » portant sur le dos une sorte de gros cylindre contenant les plaisirs, sortes de petites gaufrettes que l’on pouvait gagner lorsqu’il s’arrêtait pour tourner la roue de loterie de fête foraine sur le dessus de son cylindre. Incidemment passaient les marginaux, « cresson d’fontaine, deux sous la botte », annonçait l’un, « mouron pour les p’tits oiseaux », criait l’autre, « A la crème, p’tits cœurs à la crème » s’écriait un dernier.
Seuls les chiffonniers étaient silencieux. Ils faisaient le tour des poubelles sorties les jours de ramassage. Avec un crochet ils triaient os, vieux chiffons, capsules de bouteilles et répandaient pas mal d’immondices sur le trottoir.
Quant au tambour de la ville, il faisait entendre un long roulement agrémenté de quelques fioritures, puis après avoir posément enfilé ses baguettes dans son baudrier, dépliait une feuille de papier, puis annonçait d’une voix forte « Avis… ».
Mais c’est à la tombée de la nuit que se manifestait un autres personnage : l’allumeur de réverbères. L’avenue était bordée de platanes entre lesquels, de loin, en loin, un bec de gaz à manchon proférait une faible lueur sur le trottoir et la chaussée. Portant une longue perche au bout de laquelle brûlait une lampe à alcool, il allumait chaque bec, après avoir préalablement ouvert le gaz à l’aide d’un crochet.
Des champs, quelques villas assez cossues, deux immeubles de rapport au 105 et au 105 bis, à gauche, près de la ligne, le bureau de l’octroi et lui faisant vis-à-vis, l’ancienne poste aux chevaux dont le large portail était surmonté d’un demi-cercle en tôle où l’on aurait encore pu deviner l’inscription « Poste aux chevaux », bordaient l’avenue, qui s’étranglait sous un pont de pierre en voûte sur lequel passaient les trains de la première ligne jamais construite en France et sous laquelle s’engageaient les lourds tramways à vapeur de la ligne Rueil-Ville – Le Pecq. Chaque tramway se composait d’une machine massive, carrée, traînant une voiture de voyageurs vitrée et une autre ouverte à tous vents, et qu’on appelait une baladeuse.
Au bon siècle dernier, on annonçait l’arrivée des diligences à coups de trompe. L’usage s’était perpétué sur la ligne de chemin de fer. Quelques minutes avant l’arrivée d’un train une note de clairon retentissait, un coup pour la ligne montante, deux coups pour la ligne descendante – à moins que ce ne soit le contraire.
Le convoi annonçait d’un coup de sifflet son entrée en gare, s’arrêtait dans un crissement de freins ; la locomotive haletait pendant que le chauffeur enfournait des agglomérés de charbon bien rangés dans le tender et que le mécanicien en bleu de chauffe, le visage noirci comme à dessein, tournait des roues, actionnait des manettes. Derrière le tender venait le fourgon, domaine du chef de train, puis les wagons. Chaque compartiment avait une portière et toutes les portières laissées ouvertes devaient être fermées avant le départ du train, dans de grands claquements, par plusieurs employés préposés à cet effet. Les quais étant bas, on accédait à chaque compartiment par plusieurs marches en se tenant à des rampes de cuivre pleines de suie. L’intérieur était capitonné de coussins de tissu et, même en première où le dossier était recouvert de dentelle, on attrapait des puces, car ce début de siècle ignorait le D.D.T. L’éclairage était au gaz, par des globes à cheval dans la cloison séparant deux compartiments et ne permettait guère la lecture qu’à ceux assis en dessous !
Les portières fermées, le Chef de gare agitait un drapeau ou une lanterne rouge, soufflait dans un sifflet à roulette strident. Le chef de train soufflait, lui, dans une sorte de petite trompette nasillarde ; la locomotive répondait par un puissant coup de sifflet, la vapeur fusait en sifflant, les bielles coordonnaient le mouvement des six roues et le convoi se mettait en route avec ses wagons de 2ème classe surmontés d’une impériale ouverte, noire de suie, et par conséquent vide de voyageurs.
Tous ces détails imprimés comme dans une cire vierge, dans une cervelle neuve d’enfant y sont demeurés gravés et ressurgissent aujourd’hui sous ma plume pour qu’ils ne soient pas perdus à jamais.
La ligne étant en talus, on accédait à la salle d’attente par un long escalier couvert. Haute de plafond, elle résonnait des à-coups du composteur qui imprimait en creux la date du jour sur les billets verts, en 2ème classe, et marron en 1ère. Un gros poêle à charbon surmonté d’un long tuyau de tôle répandait une douce chaleur en hiver. Les voyageurs du matin portant bottines à boutons parfois recouvertes de guêtres grises, pantalon rayé, gilet croisé, montre à chaîne et à gousset, chapeau melon, étaient pour la plupart des employés de bureau à 150 ou 200 francs par mois, très admirés parce qu’ils travaillaient à Paris. Ils prenaient, en passant, le Matin, le Petit Journal, l’Echo de Paris, qui coûtaient un sou (0 F 05) au kiosque à journaux, pour suivre les péripéties de faits les plus inattendus, les plus impensables, les plus inimaginables, les plus extraordinaires pour l’époque : l’attaque en plein jour, rue Ordener, d’un encaisseur, par un membre de la bande à Bonnot.
Précisons pour finir, que le trajet Rueil – Paris St-Lazare coûtait 12 sous (0 F 60) en 2ème classe. Comme nous parlons en francs de Germinal, c’était relativement cher.
[…]
J’ai grandi, je marche. On m’habille en fille avec une robe, on me laisse les cheveux longs. Il paraît que c’était la mode en ce temps-là ! Etant le seul enfant dans les deux immeubles, tout le monde est aux petits soins autour de moi. Il y a d’abord Emile Van Outryve, un Flamand qui tient la boutique cordonnerie magasin de chaussures de l’autre côté du couloir du 105 bis. Grand, maigre, il a une pomme d’Adam étonnamment saillante, parle d’une voix grave avec un accent prononcé et m’emmène souvent promener. […] Sa femme, la mère Emile, était obèse, déplaçait avec difficultés ses chairs abondantes couvertes d’une camisole noire en pilou ; sur sa tête oscillait un chignon minuscule.
Au premier habitait Madame Chaillou, veuve d’un carrossier. J’adorais jouer au chemin de fer sur le trottoir. J’étais à la fois la locomotive, le tender et les wagons. Je traînais les pieds, mes bras jouaient les bielles, je prenais de la vitesse, la cadence des Tch-Tch s’accélérait, et j’arrivais enfin au terminus constitué par le pilier gauche du portail de la propriété de Monsieur Wehr, au 101, où se trouvaient les heurtoirs. Souvent, au passage, Chaillou me ravitaillait en charbon et, au bout d’une ficelle, un petit panier contenant des biscuits descendait de la fenêtre du premier.
[…]
Je me rappelle encore bien certains des membres de cette petite communauté constituée par les locataires des deux immeubles ; il y avait Madame Rispal, Monsieur Mauborgne, ingénieur de Centrale, très savant et par conséquent un peu fier, Monsieur St-Raymond, méridional courtaud, ventripotent, au verbe et à l’accent puissants, un peu tartarinesque, et au rez-de-chaussée du 105, chez la mercière, Claire Olive, une grande fille qui avait les yeux humides et qui rêvait à des choses incompréhensibles.
Ma popularité s’étendait bien au-delà des frontières de ce petit cercle rapproché. A quelque 300 mètres de la maison, avenue Victor Hugo, il y avait les membres de la famille Chevallier, des nourrisseurs, comme on disait, qui m’emmenaient à l’étable, voir quelques unes de leurs quarante vaches. Mais le plus pittoresque était Monsieur Jacquet, préposé de l’octroi, portant képi et uniforme, qui me prenait par la main et qui me disait avec un accent inimitable qui pouvait être lozérien ou catalan : « Rrobert, viens voirre le coq ». Et de me conduire devant un petit poulailler, à l’angle de la rue de Seine, sur le côté de la maison d’octroi où il y avait ces êtres fantastiques et fascinants qui ont nom poules et coqs.
[…]
[Robert va souvent à Paris avec sa mère, qui le traîne dans tous les grands magasins, au Printemps, aux Galeries Lafayette, au Louvre, au Bon Marché, à la Samaritaine].
Dans le train, installé dans un coin, je regardais le paysage qui fuyait, je cherchais des points de repère connus, comme la fabrique des dentifrices du Dr Pierre, à Nanterre, et cherchais à résoudre l’énigme des fils télégraphiques qui montaient ou s’abaissaient, si brusquement, entre des poteaux qui couraient les uns après les autres dans le sens inverse de la marche du train.
Avant de haleter à l’arrêt devant les heurtoirs de la gare St-Lazare, la locomotive sifflait avant de s’engager dans l’un des tunnels des Batignolles. Vite, on se précipitait sur les grosses lanières de cuir qui relevaient les vitres pour éviter de suffoquer dans l’épaisse fumée noire et âcre qui envahissait les compartiments.
Ces tunnels des Batignolles, sauf un, n’existent plus. On les a démolis à la suite d’un horrible accident qui fit un nombre impressionnant de victimes. Il y eut collision de trains sous l’un des tunnels. Les wagons de bois s’écrasèrent en centaines d’éclats meurtriers transperçant les voyageurs ou leur infligeant d’affreuses blessures.
J’ai déjà évoqué l’éclairage au gaz des wagons. Les becs étaient alimentés par des réservoirs de gaz comprimé qui, sous la violence du choc, prirent feu. En un rien de temps l’embrasement des wagons écrasés avec leur cargaison humaine fut général, et les voyageurs restés indemnes, tout comme les blessés, furent brûlés vifs.
Petit bonhomme donnant la main à ma mère, je me revois marchant sur le trottoir du boulevard Haussmann, de la rue Auber ou de la Place de l’Opéra et, en ce jour de l’an de grâce 1975, j’ai encore une vision très exacte du Paris des années 1905. Je revois la foule des trottoirs, jeune gens moustachus portant canotier, gilet croisé barré d’une chaîne de montre, pantalons étroits, bottines montantes à boutons, hommes barbus coiffés du chapeau melon, dames portant des chapeaux démesurés, manches bouffantes, jupes amples qui s’évasaient sous une taille par trop fine et balayaient le sol, et qui portaient, en été, boas de plumes d’autruche autour du cou, et enfonçaient, l’hiver, leurs mains dans des manchons. Les petites filles avaient des anglaises qui pendaient sur chaque joue, issues du chapeau de paille d’Italie ornés de marguerites ou de cerises, et les petits garçons, fiers comme Artaban, portaient de petits costumes marins.
Mais en vérité, le spectacle était sur la chaussée. La grande majorité des véhicules étaient hippomobiles et les quelques voitures automobiles qui s’aventuraient par là faisaient figure d’intruses. En stationnement le long des trottoirs figuraient les longues théories des voitures de louage, fiacres fermés, calèches, automédons, phaétons avec de gros compteurs tout ronds et portant les couleurs de la Compagnie générale des voitures à Paris. Un long fouet inutile était planté près du siège du cocher, cocher typique avec son chapeau type haut de forme en cuir verni, sa grosse veste à pèlerins et sa face rouge cramoisie, à la fois par l’air vif et les petits coups de rouge. Cocotte, elle, avait les naseaux dans un sac, une couverture de laine sur les reins, et savourait un picotin d’avoine.
A midi et six heures du soir, les cochers prenaient un repas dans un restaurant de cochers, obligatoirement tenus par un Auvergnat qui cumulait la profession de restaurateur avec le commerce des bois et charbons. Là, sur des tables de marbre gris on vous servait la soupe et le bœuf. Le bouillon était certainement le meilleur que l’on ait pu consommer dans tout Paris, et le bœuf gros sel qui l’accompagnait n’était pas moins bon. Et il ne vous en coûtait, en tout, que dix neuf sous (0 F 95).
En circulation on voyait des camions ou autres voitures de livraison, presque toujours attelés d’un couple de chevaux dont les robes étaient appareillées, blanches, gris pommelé, alezan, etc. Mais c’étaient les omnibus qui retenaient le plus mon attention et je me souviens nettement d’avoir vu le fameux « Madeleine – Bastille ». Ces omnibus, ancêtres des double-deckers anglais, avaient deux étages ; celui du bas consistait en une longue caisse vitrée avec deux banquettes latérales se faisant face et des vitres qui grelottaient sans arrêt, celui du haut ou impériale, était découvert et permettait, par beau temps, de jouir pleinement du spectacle de la rue.
J’ajouterai des personnages accessoires : les équipes de balayeurs de crottin, armés de pelles et balais faisant évoluer de petites poussettes à deux roues et aussi les sergents de ville moustachus, portant dolman long, cintré, à deux rangées de boutons et col droit, et au côté, en guise de sabre, la baïonnette du fusil Chassepot, à manche de cuivre et qu’on appelait coupe-choux.
[…]
[Pendant que ses parents sont à Nanterre, Robert séjourne quelque temps chez Mme Chaillou.]
Certes, il me faut subir quelques contraintes, tenir ma fourchette et mon couteau de telle ou telle façons, mais il y a aussi des compensations : la promenade rituelle jusqu’au cimetière [sur la tombe de M. Chaillou] et de bonnes parties avec Léon Blondelet, né quelques jours après moi, le 25 décembre 1901 et dont les parents tenaient un débit de boissons et une petite épicerie, un peu plus loin à gauche en allant à la gare. Je revois très bien son père, tué par le tramway en conduisant son fiacre, son frère aîné, René, qui devait tomber au cours d’une offensive de 1915 et sa mère, la mère Blondelet, brave femme et figure marquante du quartier.
[…]
[En matière de lecture, Robert dévore tout ce qui lui tombe sous la main.]
Ce que voyant, mon père qui avait découvert à l’étalage de la marchande de journaux de la gare, une édition vraiment bon marché de petits livres brochés appelés « les meilleurs livres » et qui coûtaient deux sous (0 F 10) l’exemplaire, rapporta des piles impressionnantes des ces livres, à la maison.
C’est ainsi que vers l’âge de dix ans, je pus lire, sans bien comprendre, le Cid, Bérénice, l’Iliade, l’Odyssée, mais aussi, avec plus d’intérêt, les Lettres de mon moulin, Eugénie Grandet, et le Colonel Chabert dont, ayant eu de la fièvre cette fois-là, je rêvai toute une nuit dans un demi délire.
[…]
[La famille Walter s’installe définitivement au 3e étage du 105 vers 1908. Une Mademoiselle Michel se trouve au 2e.]
A Rueil, mon père, infatigable marcheur, m’emmenait souvent dans les bois de St-Cucufa, soit en passant par le parc de la Malmaison, soit en passant par la porte du Longboyau. Là, il ne manquait jamais de me montrer les chênes et de me dire : « Quand on les débitera ils casseront maintes dents de scie, car ils sont truffés des balles de la bataille de Buzenval », cette tentative de sortie malheureuse des troupes de Paris, en janvier 1871.
Plus tard, lorsque nous fûmes tous pourvus de bicyclettes, nous allâmes jusqu’aux bois de Ville d’Avray, des Fausses Reposes et parcourûmes les forêts de St-Germain et de Marly.
[…]
Vous entendez aujourd’hui tous les gens dire : « Le climat a bien changé et il n’y a plus de saisons. Autrefois Pâques était radieux, ensoleillé, chaud. On s’y préparait longtemps à l’avance. Les jeunes filles confectionnaient ou achetaient leur belle robe blanche. Chacun renouvelait sa garde-robe ». Entendez par là que les habits du dimanche devenaient des habits de tous les jours et étaient remplacés par ceux que l’on étrennait le jour de Pâques.
C’était vrai, et dans la semaine précédant l’Ascension, ma mère m’emmenait chez Esders, rue de Rivoli, ou à la Belle Jardinière, pour m’acheter un de ces petits costumes marins, alors fort à la mode.
[…]
Le jour de Pâques, habillé de neuf de pied en cap, je passais l’après-midi à la Fête de printemps, place de la Caserne à Rueil.
Avant de me lâcher et de donner un dernier coup de brosse brillantinée sur un épi rebelle de mes cheveux, on m’autorisait à faire un petit prélèvement sur ma tirelire où l’unité de compte était la pièce de cinq sous en nickel – la seule de ce genre en circulation – et on complétait par quelques pièces dix sous.
Une fois à la Fête, je flânais beaucoup, avec des camarades, assistais à la parade du cirque Drancy, mais à la vérité je n’aimais pas dépenser mon argent et j’en rapportais la majeure partie à la maison. Je ne le gaspillais pas en tours de manèges, en descente de montagnes russes, en petits cochons de pains d’épices et en écheveaux de barbe à papa. J’avais pourtant un point faible, c’était la loterie aux poissons rouges où je jouais jusqu’à ce que j’eusse gagné un cyprin dans un petit bocal.
Je le rapportais triomphalement à la maison où, pour lui donner du champ, je le mettais dans le baquet de la cour, où les chats du quartier finissaient par le pêcher.
[…]
Cette évocation me met sur la voie d’une vision qui ne laissait pas de m’intriguer au cours de promenades au bord de la Seine. Lorsque nous avions dépassé la dernière propriété, la propriété Delamare, la grande plaine nue limitée par le demi cercle des coteaux de la Jonchère, Marly, Louveciennes et St-Germain, s’ouvrait devant nous. Or, les coteaux où s’étendaient d’immenses propriétés comme celle de la du Barry, étaient couverts de parcs boisés d’où émergeait l’aqueduc de Marly qui, avec ses arcades offrait une vague ressemblance avec les wagons de la ligne Paris – St-Germain.
Or, il faut croire que l’optique d’un jeune enfant, son sens des distances et des proportions sont passablement faussés, car je me demandais continuellement ce que pouvait faire ce wagon, tout seul sur la colline.
[…] qu’on me permette de rassembler quelques souvenirs sur les fameuses chansons de ce qu’on appelle « la Belle époque ».
Hormis les premières machines parlantes Pathé frères à rouleaux de cire dont je conserve un spécimen, faute de radio et de télévision, on ne possédait pas d’autre moyen pour apprendre une chanson que de faire cercle autour d’une troupe de musiciens ambulants accompagnant un chanteur qui vous serinait les airs et vous vendait pour deux ou quatre sous le texte de la mélodie.
On entendait un peu partout des femmes qui chantaient des romances en s’occupant de leur ménage. La romance était le genre qui l’emportait sur tous les autres.
Si l’on écoutait aujourd’hui certaines de ces romances qui mouillaient les yeux de nos mères et de nos grand’mères, on resterait muet, sans comprendre, ou l’on rirait irrévérencieusement, les jugeant bêtes à pleurer !
Je n’ai pas retenu les paroles, mais je puis vous livrer la substance de l’une d’elles.
Rappelons, en avant-propos, que nous sommes à une époque où la tuberculose, la diphtérie, la méningite, pour ne citer que ces maladies-là, opéraient des coupes sombres dans les rangs de la jeunesse, et le cas de la jeune poitrinaire, atteinte de consomption ou d’une maladie de langueur, tous euphémismes masquant le terrible mot de tuberculose, et qui, malgré les efforts d’une médecine impuissante, va s’éteindre comme une bougie qui a épuisé sa vie, avait bien de quoi bouleverser les gens.
Or, dans le cas de la romance en question, le médecin vient d’annoncer à la mère que la jeune malade partirait à la chute des dernières feuilles. L’automne s’installe. Les feuilles tombent. Or, que ne voit-on pas ; la pauvre maman qui ramasse les feuilles et les rattache aux branches…
Dans un autre ordre d’idées, j’ai retenu :
« Quand les papillons n’auront plus leurs ailes,
Les cœurs d’amants seront fidèles. »
Enfin, voici le Noël des enfants pauvres :
« Voici Noël et ses frimas,
Papa Noël ne viendra pas,
Que faire ?
Il ne faudra pas surtout,
Petits enfants, être après nous,
Colère,
Papa Noël est furieux,
Il délaisse les malheureux,
Sur terre ! »
[…]
Il y eut d’abord un incendie qui ravagea les deux pièces du rez-de-chaussée donnant sur la cour du 105 bis, derrière la boutique. Les pompiers, venant du centre de Rueil, finirent par arriver, hors d’haleine, tant ils avaient couru, attelés eux-mêmes à la plus primitive des pompes à main. On ne faisait plus la chaîne pour passer des seaux, mais cela ne valait guère mieux. Ils arrivèrent tout de même à éteindre l’incendie et je conservais longtemps dans mes narines l’odeur âcre des objets calcinés.
[…]
En janvier 1910, il y avait une crue simultanée des affluents se conjuguant à celles des enfants terribles de la Seine, l’Yonne, l’Armançon, le Grand Morin, provoquée par une fonte subite des neiges suivie de pluie. Il faut dire que les obstacles ralentissant le débit du fleuve étaient nombreux : ponts anciens à nombreuses arches et piles de pierre, barrages à aiguilles, écluses étroites. L’inondation, qui suivait le cours du fleuve tourna à la catastrophe à Paris et dans toute la banlieue.
Dans notre quartier, les passerelles installées par l’Armée le long des maisons, faites de planches sur des tréteaux, furent vite emportées par la montée des eaux et il ne fallut plus compter que sur les grosses chaloupes du génie pour sortir de chez soi ou se ravitailler. Il fallait d’ailleurs remonter la majeure partie de l’avenue du Chemin de Fer pour retrouver la terre ferme.
Jamais, de mémoire d’homme, on n’avait vu pareil désastre ! »